
Le Mémorial ACTe
Notice d’Amaury DE LA RUPELLE
Inauguré le 10 mai 2015 par François Hollande, alors Président de la République, Le Mémorial ACTe (Centre Caribéen d’Expression et de Mémoire de la Traite et de l’Esclavage) est un musée traitant de la traite négrière dans les Caraïbes et notamment en Guadeloupe où il est situé. Ce lieu à vocation mémoriel est l’objet de polémiques violentes depuis l’apparition du projet. En effet tant sur le plan scientifique, politique qu’économique, le site déchaine les passions des différents acteurs locaux (Etat, historiens, Indépendantistes, riverains, …)

Pour mieux comprendre les enjeux, revenons 5 ans avant, en 2005. L’idée d’un musée sur la traite négrière est lancée par Luc Reinette, indépendantiste et président du Comité International des Peuples Noirs (CIPN) et reprise par Victorien LUREL, Président du Conseil Régional de la Guadeloupe. Ce dernier monte un comité scientifique composé d’historiens afin de définir les thèmes abordés par le musée. « Nous ne sommes pas dans un musée des beaux-arts ou de société, mais bien dans un projet de lieu aux multiples activités, aux multiples approches, aux multiples ambitions, dont la vocation première est bien de “mieux vivre ensemble”. »
Durant l’année suivante, l’orientation philosophique fut donnée. « Le Mémorial ACTe devait décrire non seulement les terribles réalités subies par les victimes de l’esclavage mais également s’ouvrir sur l’avenir : faire de l’acte du souvenir, la fabrication d’une société nouvelle. »C’est à partir de là que des polémiques commencent à émerger. Les indépendantistes dénoncent une mainmise de l’Etat sur la mémoire de la traite : « S’agit-il de faire de cet endroit un lieu raisonné mais critique de l’esclavage perpétré en Guadeloupe et de l’histoire coloniale en général ? (…) ou un lieu d’évitement, un lieu de détournement propre à faire de la mémoire traumatisée (la nôtre), par une atroce injustice, l’instrument ‘’scientifique’’ par la méthode, mais esthétisée, d’une intégration forcée à la ‘’mère patrie ‘’. Une entreprise pédagogique en quelque sorte qui servira une politique, déjà ancienne, d’assimilation, ou d’intégration qui ne dit pas son nom. »
Derrière Luc Reinette, ces mêmes indépendantistes se posent en victimes continuelles réclamant régulièrement la repentance de l’Etat Français pour les traites négrières du 16e au 19e siècle. Au-delà de l’aspect simplement mémoriel, il faut aussi y voir les aspects politiques et idéologiques de ces derniers. Les îles des Caraïbes Françaises sont majoritairement composées de descendants d’esclaves africains. Or pour des indépendantistes, il est évident que diaboliser le pouvoir français en le coupant de la population sert leurs intérêts. L’ironie de l’affaire réside dans le fait que ce comité fonctionne par subvention de l’Etat et n’hésite pas à l’attaquer pour « Crimes contre l’humanité »… L’obsession de la repentance cacherait-elle une possible incompétence ? Le fait de critiquer l’Etat, de se poser en victime de cet état colonial et révisionniste ne permettrait-il pas d’excuser, de voiler une potentielle incapacité ? De toute manière, tout ce qui ne ressemblera pas à leur vision de l’histoire sera évidemment suspect à leurs yeux. L’exemple fut particulièrement visible lorsque a été évoqué l’esclavage interne à l’Afrique ou la collaboration de certains rois africains au commerce triangulaire. Le Comité cria au révisionnisme semant le trouble au sein du comité scientifique. Selon eux, la responsabilité de la traite négrière n’échoit qu’aux Européens. « Ils veulent faire porter le chapeau de la traite aux Africains. Ce que j’ai vu, précise Eli Domota, c’est la reprise des thèses de PétreGrenouilleau. »

Olivier Petre Grenouilleau est un historien nantais qui a été attaqué en 2005 pour révisionnisme par un collectif de Caribéens. L’historien, spécialiste de l’esclavage, en avait écrit une histoire générale mettant en lumière l’importance de la traite arabo-musulmane et interafricaine bien avant la traite européenne, confirmant la thèse de l’historien africain Dia Kité. On l’avait accusé de relativiser la responsabilité des Européens. Le débat est encore présent dans les esprits au moment où se lance le projet du Mémorial ACTe, ce qui peut aussi expliquer la crispation qui existe entre la mémoire et l’Histoire.
Suite à tous ces désaccords, Luc Reinette, initiateur du projet a décidé de boycotter l’inauguration du Memorial ACTe, voulant ainsi ne pas « cautionner les discours et la muséographie ». Proche de Reinette, l’avocate du Mouvement International pour les Réparations (MIR), Claudette Duhamel estime que l’Etat Français est encore « un état colonialiste ». Selon elle, le discours d’inauguration et de réparation de François Hollande nie « le passé des 14 Millions d’africains déportés ». Il faudrait donc que ce soient les Antillais eux-mêmes qui revoient la muséographie, considérant comme des mensonges certains faits présentés dans l’exposition permanente tel un planteur noir possédant des esclaves noirs, un autre noir ayant participé à la conquête de l’ile,…
Le Mémorial ACTe a été construit dans un quartier défavorisé sur un site symbolique de l’histoire de la Guadeloupe, l’ancienne usine sucrière Darboussier. Dans l’esprit des architectes et des politiques, ce choix permettait de montrer une continuité historique et aussi de revaloriser le quartier alentour. Pour les riverains, le problème se pose différemment : Tout d’abord, le chantier a duré 10 ans ! Naturellement cela a produit toute sorte de nuisances pour les riverains. De plus, le chantier a coûté plus de 82 millions d’euros ! Dans une île qui a le plus fort taux de chômage de France, beaucoup s’interrogent sur l’intérêt de « gaspiller » autant d’argent dans un musée plutôt que de soutenir l’économie locale. Le président du Conseil régional assume cet investissement qui favorisera selon lui fortement l’industrie du tourisme. L’architecture très moderne du musée est critiquée aussi par certains comme une débauche de luxe faisant « tâche » au sein du quartier. Victorien Lurel espère plutôt (de même que Luc Reinette) que le Mémorial ACTe deviendra le symbole de la Guadeloupe « tout comme la Tour Eiffel l’est pour la France »
Cette polémique montre jusqu’où peuvent aller les débats lors d’un enjeu mémoriel aussi fort. Les acteurs vont jusqu’à nier certains faits historiques, parler de révisionnisme à tous les niveaux… Mais derrière tous ces débats, se cache surtout une question d’argent liée à de potentiels dédommagements versés en repentance par l’Etat Français pour des faits s’étant déroulés il y a 200 ans. Ici Mémoire et Histoire sont en contradiction. Pourquoi la mémoire devrait-elle nécessairement être sélective et n’aller que dans un sens afin de servir des intérêts ?
Pour aller plus loin sur le sujet
Citation de Victorien Lurel : http://memorial-acte.fr/le-memorial-acte/la-genese/
http://memorial-acte.fr/le-memorial-acte/la-genese/
Propos tenus par Lucien Reinette : https://blogs.mediapart.fr/michelle-guerci/blog/080515/memorial-acte-code-noir-enquete-sur-une-guadeloupe-meurtrie-et-divisee
http://www.liberation.fr/portrait/2006/03/15/il-s-est-fait-traiter_33167