
Les Noces de Cana, lorsque la copie tient lieu de restitution
Notice de Quentin CHALTON
Les Noces de Cana, lorsque la copie tient lieu de restitution.

En arrivant dans le réfectoire du monastère bénédictin San Giorgio Maggiore de Venise, le visiteur se retrouve face à un tableau qu’il a sans doute déjà vu au Musée du Louvre où il est exposé aux côtés de sa plus célèbre voisine La Joconde. Les Noces de Cana, dans ses dimensions imposantes (6,77×9,94m), ne passe pas inaperçu. Chef d’œuvre du maniérisme de la seconde moitié du XVIème siècle, mêlant la thématique sacrée au profane d’une noce vénitienne, il a été peint en 1563 par Paul Véronèse (1528-1588). Le tableau original est bien celui du musée parisien où il est présenté depuis 1798 et sa version vénitienne est une copie.
La présence des Noces de Cana au Louvre est liée aux saisies révolutionnaires. Plus particulièrement aux campagnes napoléoniennes en Italie qui débouchent en 1797 sur le traité de Campoformio, suite auquel le général Bonaparte fait transporter plus de 600 œuvres en France. Ce transfert est lié à la victoire militaire mais il est également légitimé et guidé par une idéologie, celle de rassembler les chefs d’œuvre du génie humain dans la capitale des principes révolutionnaires pour qu’ils soient visibles par un peuple désormais libéré. Ces actions ne sont pas considérées comme des pillages mais comme des opérations de “rapatriement” des œuvres d’art. Paris doit ainsi devenir le centre des arts.
Lorsque le commissaire dénommé Rosa réclame en 1815 au nom de l’empereur autrichien la restitution des Noces de Cana, Dominique Vivant Denon, alors directeur du musée du Louvre, met en place un subterfuge afin de maintenir l’œuvre dans les collections françaises. Elle est alors considérée comme l’une des plus précieuses du musée. Vivant Denon propose à Rosa d’échanger le tableau contre La Madeleine chez le pharisien de Charles Le Brun dont l’estimation est moindre. Son argument est que le tableau de Véronèse serait techniquement intransportable sans lui occasionner de dommages. Et pourtant, il avait bien été transporté en 1797, certes après l’avoir découpé. En 1870 et en 1939, il sera déplacé entier à plusieurs reprises en France pour le mettre en sécurité. C’est ainsi que la note de restitution dans l’Inventaire Napoléon de 1815 stipule que « les Noces de Cana [sont] cédées à sa Majesté le Roi de France par Sa Majesté l’Empereur d’Autriche » en échange du tableau de Le Brun destiné au monastère San Giorgio Maggiore de Venise. De petite taille (385x316cm), ce dernier ne peut remplir l’espace originel occupé par les Noces de Cana.
Après plusieurs décennies d’oubli, une campagne médiatique émerge au début des années 1990 pour la restitution d’un certain nombre d’œuvres italiennes, particulièrement Les Noces de Cana dont la restauration au Louvre est en train de s’achever. L’avocat Arno Klarsfeld ou encore Carla Bruni militent pour ce retour, et lorsque cette dernière devient “Première dame” un élu vénitien lui adresse une lettre ouverte en 2010 relayée dans le Corriere del Veneto afin qu’elle intercède pour la cause.
Une action coordonnée du musée du Louvre, de la Fondation Cini propriétaire de San Giorgio Maggiore et de l’entreprise espagnole Factum Arte se met en place pour trouver une solution à cette demande. En 2007, cet atelier spécialisé dans la réalisation de copies d’œuvres d’art, à la demande de la Fondation, reproduit le tableau de Véronèse. Sept mois sont nécessaires aux corps de métiers pour établir cette copie. Un scan 3D intégral du tableau est réalisé sur place et permet sa restitution la plus fidèle possible par impression pigmentaire sur toile, ce support reproduisant même les plissures issues du transport en morceaux lors de la saisie. Cette copie est transportée à Venise et installée à l’emplacement originel de l’œuvre.
L’original ayant été détérioré à de nombreuses reprises, certains historiens d’art évoquent une copie presque plus authentique. Leur jugement se fonde aussi sur l’emplacement actuel de la copie, le réfectoire bénédictin pour lequel le tableau avait été conçu et non une grande salle muséale du XIXème. Elle y retrouve son éclairage d’origine qui avait été pris en compte par Véronèse lors de sa création, latéral et non zénithal, et l’absence de cadre contrairement à l’original. Inaugurée en 2009 en même temps qu’une exposition dédiée au peintre avec ses dessins originaux, la copie a ainsi tout de suite gagné sa légitimité par son contexte, sa qualité, et l’association des institutions autour du projet.
La question de la copie en art, notamment dans la problématique des restitutions, est un enjeu actuel important. Si l’on connait des copies par mesure de conservation, comme dans le cas des grottes ornées préhistoriques ou des statues extérieures remplacées par des moulages, on observe aussi fréquemment dans les collections publiques des copies anciennes qu’on pourrait qualifier d’officielles quand elles ont été validées par l’artiste lui-même ou son atelier. En revanche, celles effectuées dans un contexte de non-restitution d’œuvres paraissent très rares ou moins médiatisées. Pourtant nous le voyons, l’exemple des Noces de Cana révèle qu’elles peuvent constituer une solution dans les dossiers complexes. Pour l’œil de l’amateur, la copie ne remplacera jamais l’original. Mais du point de vue du grand public qui ignore parfois s’il se trouve devant un original ou une copie, notamment en raison des indications souvent légères dans les supports muséographiques, elle peut surtout être une solution pour redonner sens à l’espace originel d’un édifice prévu pour accueillir cette œuvre.
L’exemple des Noces de Cana de Véronèse, chef d’œuvre italien du XVIème siècle, et de sa copie du XXIème siècle, permet ainsi d’aborder deux enjeux essentiels du monde de l’art et des musées, celui de la restitution et celui de la copie. Le cartel du tableau au Louvre est assez clair sur le parcours et la provenance de l’œuvre puisqu’il mentionne la saisie révolutionnaire et la transaction de 1815. En revanche, il ne mentionne pas la réalisation de la copie et son installation à San Giorgio Maggiore.
Quentin CHALTON (2023)
Pour aller plus loin
- HABERT J., VOLLE N., Les Noces de Cana de Véronèse, Réunion des Musées Nationaux, 1992.
- LANEYRIE-DAGEN N., « Copie, faux et original : réflexions sur une construction précaire », Raison présente, vol. 207, no. 3, 2018, pp. 9-23.
- SAVOY B., « Non-retour – 1815. Année zéro. L’Europe à l’heure des restitutions d’œuvres d’art. », Collège de France, 19 avril 2019, 1:08:35.