Le monument aux morts allemand du cimetière Saint-Charles de Sedan

Notice de Léo FIZAINE

Il va sans dire qu’entre 1870 et 1945, l’invasion allemande et surtout l’occupation ont laissé dans les territoires envahis de nombreuses traces, en particulier des monuments. Le monument du cimetière Saint-Charles de Sedan est un exemple emblématique de l’appropriation de l’espace par les autorités allemandes. L’édifice est l’un des rares témoignages qui illustre encore l’appropriation allemande du territoire national, lors de la première guerre mondiale.

Le contexte d’édification

Les troupes allemandes atteignent les Ardennes le 24 août 1914 et début septembre, le département est totalement occupé. Les nombreuses victimes françaises et allemandes de ces premières semaines de combats sont rapidement rassemblées dans les cimetières communaux ardennais dont ceux de Sedan.

Avec la stabilisation du front, l’année 1915 voit la construction de plusieurs monuments dans les Ardennes pour célébrer la force des armées d’invasion, mais aussi le sacrifice des soldats, parfois même des deux camps. A Noyers-Pont-Maugis, à quelques kilomètres de Sedan deux monuments furent construits sur les lieux des combats. Ces monuments ont depuis disparu.

La construction du monument dans un but commémoratif

Au cimetière Saint-Charles de Sedan, les Allemands décident d’agrandir l’emprise qu’ils ont déjà avec la grande tombe collective créée en août/septembre 1914 et veulent y construire le monument que nous évoquons ici. Un grand mur d’enceinte encerclait tout le carré où étaient inhumés près de 500 soldats allemands. Ce chef-d’œuvre d’architecture néo-classique, est une des premières constructions en béton armé. 

Une grande inscription, aujourd’hui en partie disparue, orne le frontispice. Il s’agit d’un texte poétique de Joseph von Lauff, ici traduit : « Combattant pour l’Empereur et l’Empire, Dieu nous a pris le soleil terrestre. Maintenant, libérés de toutes choses terrestres, sa lumière éternelle nous illumine. Sacrée soit cette place, que vous avez consacrée par des victimes sanglantes. Trois fois sacrée pour nous par le sacrifice du remerciement ».

La construction du monument va durer de juin à octobre 1915. Il est l’œuvre de l’architecte allemand Ludwig Lony et fait l’objet à l’époque d’une communication important en Allemagne. Une double page lui est consacrée dans la revue allemande Beilage zum Champagne Kamerad du 5 novembre 1916 et de nombreuses cartes postales sont éditées.

Le docteur Gustave Kertz, aumônier militaire allemand et docteur en philosophie a laissé dans ses mémoires, rédigées en français dès 1916, ces commentaires : « Je l’enterrais auprès de ses camarades dans le cimetière des héros de Sedan » et plus loin, « L’art allemand, le génie industriel allemand ont réussi, en dépit des plus grandes difficultés, à élever à la mémoire des camarades un monument digne d’eux et parfaitement adapté à son but. Ils ont su faire du cimetière d’honneur allemand un lieu de repos solennel tout à fait séparé de ce qui l’entoure ». 

Cet exemple nous permet d’envisager que ce monument est véritablement perçu dès l’époque comme un monument aux Morts de la guerre, et non comme un monument en l’honneur de la grandeur de l’Allemagne ou de son Kaiser. L’édifice a des allures de monument antique avec ses huit colonnes doriques. La parenté avec la porte de Brandebourg, érigée en 1791 est également à souligner. Celle-ci a en effet servi de cadre à plusieurs reprises aux cérémonies du Sedantag, fête patriotique célébrant la victoire de 1870 à Sedan. Elle est donc sans doute encore associée à la ville française dans l’esprit des Allemands de l’époque. Le monument de Sedan, avec ses effets de transparence liés aux colonnes et aux entrées latérales, évoque une porte vers le ciel pour l’âme des héros. De nombreuses autres ornementations sont par ailleurs visibles sur cet édifice.

Début de l’isolement et polémique sur sa conservation

Après-guerre, le cimetière Saint-Charles subit de nombreuses modifications eu égard aux transferts des sépultures de toutes nationalités (on compte encore en décembre 1920 plus de 2500 sépultures liées à la guerre qu’il s’agisse de Russes, Roumains, Britanniques, Italiens, de déportés civils et bien entendus d’Allemands, et au rapatriement de corps de Morts pour la France à Sedan).

Les sépultures allemandes seront néanmoins transférées la nécropole de Noyers-Pont-Maugis dans la décennie 1920. Le monument ne fait plus parler de lui jusqu’en 1937 lorsqu’une délibération municipale acte la destruction du mur d’enceinte de l’ancienne nécropole allemande, alors vide de tombes, pour obtenir plus de place pour les sépultures des Sedanais. Les lieux seront réutilisés pendant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands pour à nouveau inhumer certains de leurs morts de mai 1940. Après la guerre, le cimetière Saint-Charles et le monument aux morts deviennent un lieu de pèlerinage assez important tant pour les habitants des Ardennes que pour les allemands.

Malheureusement, cet édifice se délabre rapidement au cours des décennies suivantes. Plus aucune délibération à son sujet ne sera établie jusque dans les années 1980. Au milieu des années 1970, des contacts ont été pris en Allemagne par la municipalité pour trouver des solutions au délabrement du monument. Malheureusement ces démarches resteront sans réponse positive, malgré l’intérêt du VDK pour ce monument. Finalement, le temps passe sans qu’aucune solution se soit trouvée.

Au cours de l’année 2012, une véritable controverse va s’articuler autour de ce lieu de mémoire. Le conflit va alors opposer une cinquantaine d’historien mené par Nicolas Offenstadt au maire de la ville de Sedans. En effet, l’élu municipal avait clairement souhaité vouloir raser « un édifice de provocation devenu dangereux pour ses administrés ». Les historiens trouvaient cette perspective proprement scandaleuse et souhaitaient au contraire faire de ce lieu de mémoire, « un symbole de la réconciliation » au travers de sa restauration. Parmi les arguments des historiens, « vouloir détruire ce monument relèverait d’une grande méconnaissance du patrimoine de la grande guerre et de sa valorisation, particulièrement à l’aube du centenaire », déplorait le célèbre spécialiste de la guerre 14/18 Nicolas Offenstadt. Les historiens concernés voyaient dans ce monument un lieu de mémoire témoignant à la fois de l’occupation allemande, des pratiques funéraires et du discours de guerre avec ses inscriptions encore visibles. De son côté, le maire PS Didier Herbillon historien de l’art de formation, s’était clairement justifié. Bien qu’il ne soit pas hostile à la restauration, il refusait d’y consacrer le moindre crédit en contestant son intérêt historique. Selon lui, il s’agit d’un édifice sans aucune valeur dénigré également par les autorités allemandes. Ainsi, nous avons ici un bon exemple des polémiques que le patrimoine dit « mémoriel » peut engendrer selon les conceptions de chacun.

A l’heure actuelle, le monument est sur le point d’être restauré car une souscription a été lancée. En juin 2012, une table-ronde autour d’Antoine Prost, Arndt Weinrich et Nicolas Offenstadt, permit de faire un point sur ce monument et ses particularités. Depuis lors de nombreux chercheurs et particuliers, mais aussi des associations, en particulier allemandes, ont soutenu le projet de conservation et de restauration du monument. Un grand pas a été franchi en janvier 2016 avec le déplacement officiel de Mr. Todeschini, Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants et à la Mémoire, accompagné de Mr. Klassen, attaché culturel à l’ambassade d’Allemagne en France. Tous deux ont apporté le soutien officiel des Etats français et allemand à la restauration du monument avec une participation financière non négligeable. Le 17 septembre 2016, Serge Barcellini, président général du Souvenir Français et secrétaire-général de l’association qui porte la candidature UNESCO de l’édifice est venu à Sedan, où il a apporté son soutien au lancement de la souscription internationale en co-signant une déclaration d’intention en compagnie du Maire de Sedan, du Délégué départemental de la Fondation du Patrimoine et du Président de la Société d’histoire et d’archéologie du Sedanais.

Léo FIZAINE (2018)

Pour aller plus loin

Pierre Congar, Jacques Rousseau, Jean Lecaillon, Sedan et le Pays Sedanais, vingt siècles d’histoire, Paris, F.E.R.N., 1969, 578 p.

Franck David, Comprendre le monument aux morts. Lieu du souvenir, lieu de mémoire, lieu d’histoire, éditions Codex, 2013, 130 pages

Nicolas Offenstadt éd., Le chemin des Dames de l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004

www.histoire-sedan.com.

http://le-souvenir-francais.fr/la-lettre/le-monument-allemand-du-cimetiere-saint-charles-de-sedan/.

http://www.sedan.fr/Focus_Monument_allemand-FR.pdf.

http://www.sedan.fr/Focus_Monument_allemand-FR.pdf.

http://archive.francesoir.fr/actualite/societe/sedan-le-monument-aux-morts-au-coeur-de-la-polemique-216951.html.

http://www.lepoint.fr/histoire/il-faut-sauver-le-monument-allemand-de-sedan-17-09-2016-2069127_1615.php.

Retour en haut