
Les têtes d’animaux en bronze du Yuanming yuan
Notice de Clement MEI
Les têtes d’animaux en bronze du zodiaque chinois du Yuanming yuan : du pillage à la collection privée, de la collection privée au musée
Le sac du « Palais d’Été », perpétré par des troupes coalisées franco-britanniques ainsi que par des populations chinoises en octobre 1860, constitue un jalon majeur de l’histoire des relations entre les états occidentaux et la Chine. Cet immense palais impérial, dont les premiers ensembles ont été érigés au tout début du XVIIIe siècle, a été augmenté de bâtiments d’inspiration européenne dans les décennies 1740 à 1780 à l’époque de l’empereur Qianlong (1735-1796). Parmi les objets d’arts pillés se trouvait un ensemble de douze têtes de bronze représentant les animaux du zodiaque chinois et composant un système complexe de clepsydre.

A l’occasion de ce pillage, ces têtes d’animaux en bronzes furent dispersées et vinrent abonder un marché de l’art bénéficiant de l’éparpillement de très nombreux objets du patrimoine culturel chinois. Mais, contrairement au précieux album d’estampes des Quarantes scènes du Yuanming yuan qui fut acquis dès 1862 par la Bibliothèque impériale de France après avoir été initialement subtilisé par un militaire français, aucune de ces têtes en bronze ne sortit du circuit économique des salles de ventes et des collections d’art privées avant les années 2000.
Dans les dernières décennies du XXe siècle, sept des douze têtes ont été identifiées et plusieurs se rencontrent à l’occasion de ventes aux enchères. Les têtes de singe et de cochon sont à New York en octobre 1987. En juin 1989 à Londres, la maison Sotheby’s vend les têtes du tigre, du cheval et du buffle. Les têtes du lapin et du rat seraient à cette époque sur le sol français.
Au printemps 2000, une vente aux enchères se tient à Hong Kong sous la supervision des maisons Sotheby’s et Christie’s. Identifiées comme provenant du Yuanming yuan, les têtes du singe, du buffle et du tigre sont proposées à la vente. Le gouvernement de la République populaire de Chine (RPC) s’est offusqué que cette vente intervienne sur son sol et a souhaité que l’opération ait lieu ailleurs. La demande a été refusée par les deux multinationales. L’acquéreur des trois têtes, pour une somme totale de près de quatre millions de dollars, fut finalement le Poly Group, un conglomérat public connecté à l’Armée populaire de Libération et fondateur en 1998 d’un musée à Beijing, le Poly Art Museum. Ce musée abrite spécifiquement des objets d’arts chinois rapatriés.
Le rapatriement des têtes du cochon et du cheval est intervenu dans les années suivantes par l’entremise de l’industriel de casinos de Macao Stanley Ho (1921-2020). Celui-ci a acheté la tête de cochon auprès d’un collectionneur de New York pour près de 770 000 dollars en 2003, faisant ensuite don de l’objet au Poly Art Museum en 2004. Il achète la tête de cheval en 2007 à un collectionneur taïwanais, par l’intermédiaire de la maison Sotheby’s, pour près de neuf millions de dollars avant de l’offrir au Musée de la Capitale de Beijing en novembre 2019.

Le cas particulier des têtes du lapin et du rat a constitué le terreau d’une vive polémique à l’occasion de la mise en vente des deux objets en 2009 à Paris. Ceux-ci font partie de la liste, publiée en octobre 2008, des articles de la collection Yves Saint-Laurent-Pierre Bergé destinés à être mis en vente lors d’une séance spéciale, organisée par Christie’s, devant se tenir en février 2009. Le gouvernement de la RPC proteste et une demande est déposée le 19 février 2009 par l’Association pour la protection de l’art chinois en Europe (APACE), soutenue par 80 avocats chinois, afin de faire stopper la vente. Le 23 février, la demande est rejetée par un juge français. Le 25 février, la vente aux enchères a lieu et les deux têtes sont adjugées à quatorze millions de d’euros chacune à un acheteur alors anonyme. Le lendemain, le gouvernement de la RPC déclare vouloir empêcher l’import-export des objets. L’acquéreur, nommé Cai Mingchao, se révèle rapidement être un collectionneur bien identifié sur le marché de l’art. L’homme d’affaires indique en outre ne pas pouvoir payer, invoquant des raisons patriotiques. Pierre Bergé, particulièrement critique à l’égard de la RPC, déclare étudier la possibilité d’un don des têtes à un musée français ou taïwanais, mais les conserve finalement.
La situation change en 2013 du fait de François-Henri Pinault (1962-…), milliardaire français actionnaire majoritaire, depuis 1998, de la maison Christie’s. Les 25 et 26 avril 2013, F.-H. Pinault fait partie de la délégation accompagnant le président de la République française François Hollande lors de sa première visite officielle en RPC. F.-H. Pinault propose à l’occasion de ce déplacement de restituer gracieusement à la RPC les têtes du lapin et du rat, qu’il avait acquis pour un montant non dévoilé auprès de Pierre Bergé. Christie’s devient immédiatement la première maison de ventes aux enchères internationale à obtenir une licence pour pouvoir opérer sur un marché de l’art chinois continental en grand développement. Le 28 juin, la restitution est officialisée lors d’une cérémonie d’ampleur au Musée national de Chine, où sont depuis conservées les têtes du lapin et du rat.
Désormais, sept de ces douze têtes du zodiaque chinois sont conservées sur le sol de la RPC. Pour autant, celles-ci ne sont pas tout à fait réunies : les quatre têtes achetées en 2000 et 2003 demeurent au Poly Art Museum et seule la tête du cheval est retournée sur le site du Yuanming yuan en décembre 2020. Montrées dans les collections permanentes des musées, certains de ces objets d’art sont remis en valeur lors d’expositions temporaires, comme à Shanghai en 2022. A ce jour, les douze têtes ne sont rassemblées que dans le cas de copies, telles que celles exposées au-devant du temple Fung Ying Seen Koon de Hong Kong.
Clément MEI (2023)
Pour aller plus loin
- Chiu, C. B., Baud Berthier, G., Yuanming Yuan : le jardin de la clarté parfaite, Besançon, Les Éditions de l’Imprimeur, 2000
- Kraus, R., « When legitimacy resides in beautiful objects. Repatriating Beijing’s looted Zodiac animal heads » In Gries, P. H. (dir.), Rosen, S. (dir.), State and Society in 21st-century China. Crisis, contention, and legitimation, New York & London, Routledge, 2004, p.196-215
- Savoy, B., « A qui appartient la beauté ? Arts et cutures du monde dans nos musées (6) », Collège de France – chaire Histoire culturelle des patrimoines artistiques en Europe, XVIIIe-XXe siècle, 31 mai 2017, podcast consulté le 16/11/2023, www.college-de-france.fr