Les éoliennes de Riencourt-lez-Cagnicourt  et Noreuil (Pas-de-Calais)

Notice de Loïc VOLAT

Le vent souffle sur les champs de bataille de 1914-1918

Le 19 mars 1917 alors qu’ils tentent de rattraper l’armée allemande en cours de repli les soldats des Forces Impériales Australiennes (AIF), engagés sur le front ouest depuis juillet 1916, entrent dans Bapaume (commune française située dans le Pas-de-Calais). La ville dont ne subsiste alors que l’hôtel de ville, unique rescapé des incendies méthodiques perpétrés par l’ennemi, passe rapidement sous le contrôle des forces australiennes. Ce sont les villages de Vaulx-Vraucourt, Morchies ou encore Beaumetz qui tombent sous le contrôle des forces alliées avant que leur progression ne soit stoppée par la ligne Hindenburg le soir du 9 avril 1917.

L’obstacle rencontré par les soldats en première ligne est considérable : ceintures de barbelés, tranchées profondes sur plusieurs échelons, multiples nids de mitrailleuses sous abris bétonnés. Alors que les 1re et 3e armées britanniques sont parallèlement occupées aux préparatifs de la grande attaque devant Arras prévue au début du mois d’avril 1917 et qui doit servir de prélude à l’offensive sur le Chemin des Dames, le général Gough, chef de la 5e armée britannique à laquelle appartiennent quatre divisions australiennes, propose un assaut auxiliaire. Cet assaut doit avoir lieu sur un secteur étroit du front, entre deux points stratégiques de la « ligne Hindenburg », établis dans les villages de Bullecourt et Quéant.

Une lourde préparation d’artillerie, destinée à tracer un chemin à travers les lignes de barbelés ennemies, a été initialement prévue. Informé des succès initiaux de l’assaut britannique devant Arras, le 9 avril, Gough décide, fort de ces exploits militaires, d’avancer l’assaut. Misant sur les chars pour franchir les nappes de barbelés et sans compter sur un appui massif de l’artillerie il escompte créer une brèche dans laquelle la cavalerie australienne pourra s’engouffrer.

Au-delà des moyens militaires insuffisants, c’est l’improvisation qui caractérise la démarche de Gough qui conduira sans doute au désastre. Alors que l’aube se lève sur ce 11 avril 1917 les soldats australiens se dirigent avec difficultés vers les lignes allemandes. Immédiatement soumis au feu de l’artillerie les pertes s’élèvent rapidement du côté des assaillants qui sont rapidement acculés par une contre-attaque allemande lancée par les soldats de la 27e division wurtembergeoise. Au soir de la bataille, après une trêve tacite, les comptes pour la 4e brigade australienne sont dramatiques, pas moins de 2 229 hommes sur les 3 000 qui ont donnés l’assaut ont péri sous les salves allemandes. Quelques jours plus tard, le 15 avril, profitant du choc de la bataille les Allemands lancent une nouvelle offensive devant Quéant obligeant les Australiens à reculer.

L’offensive de Nivelle sur le Chemin des Dames se traduisant par un échec, les Français incitent leurs alliés à relancer des attaques devant Arras. Les Australiens du 1er corps ANZAC repartent à l’assaut de Bullecourt, avec la 62e division britannique, c’est la deuxième bataille de Bullecourt. Huit vagues vont se succéder entre le 3 et le 15 mai 1917, alors que le champ de bataille est encore jonché des cadavres tombés un mois plus tôt. Le bilan de l’offensive, après des jours de combats sporadiques, est bien maigre, seule une infime partie de la « ligne Hindenburg » est revenue aux mains des alliées alors que le bilan humain, lui, est épouvantable, 7000 pertes supplémentaires sont à dénombrer dans les rangs australiens. Bullecourt, tenu par les Britanniques après le transfert des Australiens, est à nouveau perdue en mars 1918, puis finalement libérée en septembre. Le village constitue, avec quelques localités du nord de la Somme, un lieu tragique, fondateur de la nation australienne.

Parmi les soldats se trouvait le lieutenant australien Wilfred Barlow, engagé volontaire, instituteur, marié et père de quatre enfants, il est tué à Bullecourt le 12 mai. Peu avant, il avait écrit à sa femme :

« J’espère que la guerre s’arrêtera bientôt, car elle détruit les hommes les meilleurs et tout ce qu’il y a de beau et de civilisé dans la vie ».

Tout juste un siècle plus tard c’est une bataille différente à bien des égards qui ébranle les terres entre Bullecourt et Riencourt dans le Nord Pas-de-Calais. Depuis plusieurs semaines l’ancien champ de bataille, qui a vu périr plus de 20 000 soldats australiens et allemands lors de la Première Guerre mondiale, est devenu le théâtre d’un bras de fer qui oppose le géant de l’énergie Engie Green aux riverains et aux gardiens de la mémoire de la Grande Guerre.

C’est le journal 20 Minutes qui le premier aura donné l’alerte dans un article daté du 08 septembre 2017. Dans cet article Gérard Crutel, maire de Riencourt-lez-Cagnicourt, n’est pas sans signifier sa colère eu égard des six nouvelles éoliennes devant prendre place sur sa commune et la commune voisine de Noreuil. Cette irritation face au projet conduit par la société Eolis-Les quatre chemins, filiale d’Engie Green, s’explique autant par le nombre important d’ailes géantes déjà implantées dans la région que par la présence de l’ancien champ de bataille sur lequel sont tombés des milliers d’Australiens entre avril et mai 1917. Si M. Crutel se dit « déjà encerclé » par les parcs éoliens il n’est pas sans insister sur l’importance que revêt ces quelques kilomètres carrés de terres situées à l’est de sa commune. Aujourd’hui, ils représentent un lieu de mémoire et de pèlerinage notable voir indispensable pour de nombreuses familles australiennes. Ce dernier argument concernant le choix du site d’implantation avait déjà entrainé en juillet 2015 le rejet du projet par la municipalité. Si le sujet avait peu ému les journalistes français à l’époque, il trouvait facilement tribune au sein de la presse australienne. Ainsi dès mars 2015 pouvait-on lire le témoignage de Maria Cameron dans The Standard  ou encore celui de M. Norton dans The Sydney Morning Herald ce dernier n’étant pas sans s’alarmer du peu d’intérêt que les gouvernements français et australien avaient porté à l’affaire.

Il est vrai que l’on peut s’étonner du peu d’émotion et d’implication de la part de l’ambassade d’Australie à Paris concernant ce que d’aucuns sur le territoire australien considèrent comme une « profanation de sépulture ». Raison de s’étonner puisque se situe à 500 mètres à peine du futur parc éolien un Mémorial australien dédicacé aux quelques 10.771 victimes de la bataille de Bullecourt.  C’est auprès de ce mémorial que chaque 25 avril, depuis plus de trente ans, se déroule l’ANZAC Day (Australian and New ZealandArmy Corps), la cérémonie de 2012 ayant même marqué l’inauguration du musée Bullecourt. Cette journée qui tend à commémorer chaque année la mémoire des soldats originaires d’Océanie ayant combattu durant la Première Guerre mondiale est l’occasion pour des familles parfois venues du bout du monde d’honorer la mémoire de leurs morts, tombés à des milliers de kilomètres sur le sol français.

Face au grondement des populations françaises et australiennes le géant Engie, par l’entremise de Maxime Louage son chef de projet, assure avoir déjà tenu compte de remontées des opposants et des riverains. « On a eu beaucoup de retours liés au mémorial. On a donc décalé le projet vers le sud, de plusieurs centaines de mètres. Quand on entrera sur le site, on ne verra pas les éoliennes, contrairement à ce qui était prévu au départ. » Toujours dans une volonté d’apaisement il appuie sur « La préservation du patrimoine et les enjeux paysagers étant essentiels pour les porteurs du projet, l’implantation a été définie de telle sorte que l’impact paysager soit minime par rapport au Mémorial. Nous sommes aussi en contact régulier et permanent avec l’ambassade d’Australie » M. Louage n’est par ailleurs pas sans insister sur toutes les études menées en bonne et due forme ou encore l’œil aguerri que la Direction de l’environnement (DREAL) a bien voulu jeter sur le projet. 

Ce que semble oublier le géant industriel c’est le grand nombre de soldats qui aujourd’hui encore gisent sous terre. Il ne s’agit alors pas simplement d’un problème d’esthétique paysagère, mais de l’existence sur cette parcelle d’une « nécropole » semblable à celle découverte à Fromelles et constituée de plusieurs fosses communes de fortune. En 2014 déjà une soixantaine de soldats de la Grande Guerre avaient été repérés dans un champ du village de Bullecourt par l’historien australien Carl Johnson. « Aux premiers coups de pioche, ils vont tomber sur des corps, c’est certain, témoigne un agriculteur du village. Combien de cadavres risquent d’être broyés par les bulldozers ? C’est triste, alors qu’on n’arrête pas de commémorer le sacrifice de tous ces soldats avec les cérémonies du centenaire. »

Encore une fois l’histoire aurait pu s’arrêter comme en 2015, dans le silence et l’indifférence la plus totale de la part des autorités politiques. C’était sans compter sur la déflagration médiatique engendrée par un reportage diffusé le sept novembre 2017 par la chaine nationale australienne Sky News, à la suite duquel le ministre australien des Anciens Combattants, Dan Tehan, a indiqué qu’il contacterait son homologue à Paris au sujet du projet d’éoliennes pour entre autres « obtenir des clarifications à ce sujet » et assurant que « les Français, comme les Australiens, comprennent l’importance de cette terre et ont le plus grand respect pour le sacrifice fait par les Australiens sur leur sol ». Il s’agissait également pour le ministre de rassurer les associations de descendants d’anciens combattants.

Parallèlement à quoi, le 10 novembre, Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État auprès de madame le Ministre des Armées, entendait faire savoir qu’elle souhaitait « s’impliquer personnellement sur le sujet afin de trouver une issue en accord avec le caractère mémoriel du site et le respect dû aux dépouilles des soldats tués au combat » et, qu’à ce titre, elle allait « prendre contact rapidement avec les autorités locales et nationales chargées du sujet. »

C’est donc à une mobilisation médiatique, citoyenne et politique qu’a dû se confronter le géant énergétique ces dernières semaines. Celle-ci a d’ailleurs été largement relayée par des acteurs médiatiques et associatifs aussi bien français en la personne de Colette Durand, fondatrice de l’association Amitié France Australie qu’australiens à l’image de Maria Cameron.

Pour la cinquième fois en vingt ans Maria, descendante de Simon Fraser (modèle du sculpteur ayant symbolisé la bataille de Fromelles de 1916) et son mari Max Cameron ont fait le déplacement pour signaler leur colère. Derrière ce pèlerinage se cache la volonté de réaffirmer une position et des convictions eu égard du devoir de mémoire propre à chaque peuple et à Maria de nous apostropher à ce propos « Pourriez-vous installer des éoliennes à Oradour-sur-Glane ? Pour nous, Bullecourt est une terre sacrée. C’est une partie de l’Australie parce qu’il y a notre sang. Il y a eu plus de pertes australiennes ici qu’à Gallipoli ! ». Parallèlement au déplacement du couple australien, notons celui de Brendan Berne (Ambassadeur australien) venu à la rencontre des maires de Riencourt et de Bullecourt, eux-mêmes largement opposés à ce projet depuis 2015. Joint par courriel par La Voix du Nord M. Berne a souhaité réaffirmer sa volonté de coopérer avec les autorités françaises sur ce dossier avouant sa préoccupation vis-à-vis de « la proximité des éoliennes avec le champ de bataille de Bullecourt »

Deux semaines auront suffi pour que l’industriel Engie « sensible à l’émotion suscitée en Australie » et « respectueux de la mémoire des soldats australiens qui ont fait le sacrifice de leur vie sur le sol français pendant la Première Guerre mondiale » n’abdique devant la résistance citoyenne et politique et la très mauvaise presse engendrée par ce projet. S’exprimant à travers un communiqué, du 21 novembre, en anglais qui plus est (destiné à l’AFP Australie), le groupe s’est attaché à respecter « les réactions récentes » qui « soulignent l’aspect symbolique et sacré du site ». Cette annonce « merveilleuse pour tous les Australiens, en particulier ceux dont la famille est liée à la bataille de Bullecourt », a été particulièrement bien reçue par Dan Tehan qui n’a pas manqué de reconnaitre dans un communiqué, qu’Engie avait « entendu les inquiétudes des Australiens et qu’il a montré de l’empathie en annulant ce projet ». Le ministre a par ailleurs souligné sur Sky News sa reconnaissance envers le gouvernement français, en affirmant que cela montrait « comment les Français, 100 ans après, continuent d’estimer ce que les Australiens furent prêts à faire pour eux ». « C’est très touchant pour tous les Australiens », a-t-il conclu.

Loïc VOLAT (2018)

Pour aller plus loin

http://www.cheminsdememoire-nordpasdecalais.fr/lhistoire/batailles/bullecourt-avril-et-mai-1917.html

http://www.20minutes.fr/lille/2128607-20170908-calais-quand-projet-eoliennes-empiete-lieu-memoire-guerre-14-18

 Le projet mené par Engie Green depuis 2012 sur l’ensemble de la région porte sur six éoliennes de 150m de haut chacune. Après un premier rejet plusieurs consultations, ont entrainé une modification de l’implantation du projet plus au sud, par la filiale du gazier. Quatre se situent désormais sur la commune de Riencourt, les deux autres sur Noreuil.

http://www.lavoixdunord.fr/258229/article/2017-11-04/des-eoliennes-au-pied-du-memorial-riverains-et-elus-sonnent-la-charge#_=_

http://www.standard.net.au/story/5063566/south-west-womans-battle-to-protect-history-goes-international

 http://www.smh.com.au/national/ww1/battle-to-stop-wind-turbines-being-built-on-wwi-battlefield-20150320-1m3ogl.html

 http://www.20minutes.fr/lille/1448575-20140924-calais-soixantaine-soldats-grande-guerre-reperes-champ

 http://www.courrier-picard.fr/72391/article/2017-11-21/canberra-salue-labandon-par-engie-dun-projet-deoliennes-sur-un-site-de-14-18

 http://www.skynews.com.au/news/top-stories/2017/11/08/pm-urged-to-stop-wind-farm-on-wwi-battlefield.html

 http://www.lavoixdunord.fr/265305/article/2017-11-14/pour-nous-australiens-bullecourt-est-une-terre-sacree

 http://www.lavoixdunord.fr/265305/article/2017-11-14/pour-nous-australiens-bullecourt-est-une-terre-sacree

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