La statue de Colbert devant l’Assemblée Nationale

Notice d’Antoine TISON

En 1978, pour l’historien Pierre Nora « l’histoire s’écrit désormais sous la pression des mémoires collectives ». Objet ou concept historique réinvesti d’affects et d’émotions, les lieux de mémoire peuvent abriter des conflits mémoriels. Lorsque plusieurs groupes rattachent une mémoire différente et parfois opposée à d’autres, des tensions et des débats remettent ces lieux oubliés sur le devant de la scène médiatique. Ces tensions existent depuis plusieurs années, au niveau international surtout dans le monde anglo-saxon, mais aussi en France dès 1978 où le monument sur l’expédition Marchand  de 1896 est dégradé une première fois puis une seconde fois en 1983. Plus récemment, en 2015, c’est la statue de Cecil Rhodes sur le campus de l’université du Cap qui fut ciblée par le mouvement « Rhodes must fall » et déboulonnée. Nous pouvons également citer le mouvement « Black Lives Matters » qui utilise le même genre de méthode.

Un mois après cet évènement, les premiers débats autour de la statue de Colbert devant le Palais Bourbon à Paris, qui abrite l’Assemblée Nationale, arrivent sur la scène médiatique française.

Le porte-parole du collectif « Brigade anti-négrophobie » s’exprimait par exemple sur cette statue en avril 2015 : « La statue de Colbert trônant devant l’Assemblée Nationale Française prouve que nous ne sommes pas et n’avons jamais été des citoyens « français » à part entière » ». Ces mots sont forts et montrent un puissant ressenti face à la représentation de ce personnage. D’autres associations se sont exprimées sur le sujet, notamment au travers du CRAN, le Conseil Représentatif des Associations Noires de France, qui en 2017 publie une tribune demandant le retrait du nom de Colbert de l’espace public, ciblant particulièrement les collèges et lycées, suggérant de les débaptiser et de les renommer en choisissant des personnalités moins controversées.

« Au pays qui se prétend le cœur des Lumières, sur ces sujets-là, la raison disparaît ! Il ne reste que l’affectif ! Pourquoi ne pourrait-on réfléchir au rôle de Colbert dans la rédaction du Code noir ? Ce qui ne veut pas dire que Colbert n’était que cela. Mais débattons ! Il ne s’agit pas de faire la chasse à d’éventuels coupables survivants, il n’y en a plus. »

Christiane Taubira

C’est en 2020 que ce sujet revient sur le devant de la scène médiatique française, après les manifestation en mémoire d’Adama Traoré. Le 23 juin 2020 la statue est vandalisée, recouverte de peinture rouge et taguée « Négrophobie d’État », en référence au Code Noir. Il est important de regarder l’histoire de Jean-baptiste Colbert pour examiner son intervention dans la création de ce code et sur l’esclavage dans les colonies françaises.

Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) 

né dans une riche famille de négociant de Reims, il fait son apprentissage chez un banquier lyonnais. Il rentre au service du cardinal Mazarin, de 1651 à 1661, période pendant laquelle il gère sa fortune.Mis au service du Roi Louis XIV à la mort du cardinal en 1661,il devient intendant des finances le 8 mars 1661et commence son ascension au détriment de Fouquet qui tombe en disgrâce. Il participe pendant cette période à la mise au pas de nobles et grands officiers corrompus et coupables d’exactions. Il devient le seul contrôleur général des finances en 1665 et par ce fait devient le chef de l’administration des finances du royaume. Il renforce son emprise sur beaucoup d’autres domaines tels que : industrie, commerce, marine, police, justice, administration, travaux publics, postes, agriculture, aménagement du territoire, culture… devenant un des hommes les plus importants du royaume. Efficace dans son travail, il enrichit grandement la France et se créé au passage une fortune personnelle plus que confortable. Il fonde la Compagnie des Indes Orientales  en 1664, la Compagnie du Levant en 1670, la Compagnie des  Indes Occidentales en 1674 et incite à l’investissement dans les compagnies coloniales françaises. Il participe grandement à l’élaboration d’un texte qui devient par la suite le premier Code Noir promulgué par Louis XIV en 1685, un an et demi après le décès de Colbert, le 6 décembre 1683.

Avant ce code, l’esclavage est pratiqué sans cadre, et la mise en place de ces règles dont certaines pouvaient être vues comme « bénéfiques » aux esclaves, est un argument régulièrement avancé par des historiens ou des personnalités politiques pour nuancer le débat.

La place de Colbert dans l’espace public pose donc question, mais elle est défendue par les partis conservateurs plutôt à droite de l’échiquier politique avec des personnalités comme Jean-Christian Petitfils qui estime qu’il ne faut effacer la figure de Colbert car cela signifie juger le passé à l’aune de la morale d’aujourd’hui, ou le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand de La République en Marche, qui défend la présence de ce personnage car « Revisiter l’histoire ou vouloir la censurer dans ce qu’elle a de paradoxal parfois est absurde. » Du côté socialiste c’est Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, qui s’est exprimé sur ce sujet en 2020, rejoignant et soutenant la demande faite par le CRAN en 2017, mais cette fois en ciblant les lieux à l’Assemblée nationale ou au ministère de l’Économie :

« Comment comprendre […] que dans les locaux de l’Assemblée nationale, le cœur battant de notre démocratie, une salle porte encore le nom de Colbert, qu’on ne savait pas être une figure de notre vie parlementaire ni de la République ? »

Objet de mémoire conflictuel, objet politique, cette statue de Colbert reste aujourd’hui à sa place initiale tandis que le porte-parole du collectif « Brigade anti-négrophobie » a lui été condamné le 28 Juin 2021 pour la dégradation de ce bien publique. Il est donc possible que le débat autour de cette statue revienne sur la scène médiatique tant qu’elle reste simplement un objet de sacralisation plutôt qu’un objet de médiation historique.

Enlever une statue de l’espace publique n’est pas forcément une censure de l’Histoire, comme nous l’entendons bien souvent, car au-delà de juger le passé avec les mœurs actuels, révérer une figure historique conflictuelle au travers d’une statue est une façon d’accepter les actes de cette figure, car si plusieurs siècles peuvent nous séparer du personnage, la statue elle, le met toujours à l’honneur à notre époque.

Ces problèmes se retrouvent aussi à Reims, Lille ou encore Périgueux avec d’autres figures du colonialisme français, par exemple,la statue du maréchal Bugeaud, colonisateur de l’Algérie, ou la statue du général Faidherbe. 

Antoine TISON (2022)

Pour aller plus loin

Auteur non indiqué, « Assemblée nationale : la statue de Colbert recouverte de peinture », La Croix, [En Ligne], mis en ligne le 24 juin 2020, consulté le 20 novembre 2021, disponible en ligne: https://www.la-croix.com/France/Assemblee-nationale-statue-Colbert-recouverte-peinture-2020-06-24-1201101554f

Auteur non indiqué,« La statue de Colbert vandalisée devant l’Assemblée nationale », Le Monde, [En ligne], mis en ligne le 24 juin 2020, consulté le 20 novembre 2021, disponible en ligne : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/24/la-statue-de-colbert-vandalisee-devant-l-assemblee-nationale_6043986_3224.html

Auteur non indiqué, « La statue de Colbert taguée devant l’Assemblée Nationale à Paris, l’auteur des faits interpellé »,Outre-mer la 1ère, [En ligne], mis en ligne le 23 juin 2020, consulté le 20 novembre 2021, disponible en ligne : https://la1ere.francetvinfo.fr/statue-colbert-taguee-devant-assemblee-nationale-paris-845972.html

THOMAS Martin, « Statue de Colbert vandalisée devant l’Assemblée Nationale à Paris : l’auteur au tribunal », Actus Paris, [En ligne], mis en ligne le 17 Janvier 2021, consulté le 20 novembre 2021, disponible en ligne : https://actu.fr/ile-de-france/paris_75056/statue-de-colbert-vandalisee-devant-l-assemblee-nationale-a-paris-l-auteur-au-tribunal_38717566.html

GEORGE Jocelyne, « Sur les usages publics de l’histoire : polémiques, commémorations, enjeux de mémoire, transmission et enseignement », Cahiers d’histoire, Revue d’histoire critique, [En ligne], 2006, mis en ligne le 1er janvier 2009, consulté le 20 novembre 2021, disponible sur :http://journals.openedition.org/chrhc/875

MOGNAN Pierre, « Faut-il déboulonner les statues qui glorifient la France coloniale ? », France Info, [En ligne], mis en ligne le 17 mars 2019, consulté le 20 novembre 2021, disponible sur : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/senegal/faut-il-deboulonner-les-statues-qui-glorifient-la-france-coloniale_3202149.html

KHADIM Ndiaye, « La contestation des symboles colonialistes: un mouvement planétaire », Faidherbe doit tomber.Org, [En ligne], consulté le 20 novembre 2021,disponible sur : https://faidherbedoittomber.org/la-contestation-des-symboles-colonialistes-un-mouvement-planetaire/

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