Le crâne du brigand Villella 

Notice de Rémi PASQUET

Le crâne du brigand Villella : un enjeu historique et politique entre deux Italie

La décolonisation des musées renvoie souvent à la restitution des œuvres prises dans les colonies africaines, mais en réalité ce terme n’est pas propre aux anciennes colonies et est lié à plusieurs types de dominations d’un territoire sur un autre. Cette question de décolonisation entraine également de nombreuses polémiques liées, par exemple, à la dénaturation de l’objet, puisque ce dernier change de valeur en étant exposé dans un musée. En Europe, dans le nord de l’Italie, à Turin, plus précisément au Musée d’Anthropologie Criminelle Cesare Lombroso, une pièce de la collection a fait l’objet de nombreuses polémiques : le crâne de Giuseppe Villella.

Lombroso inaugure son premier musée au palais des instituts anatomique dans la cité des sciences de l’université de Turin, en 1906, lors du congrès d’anthropologie criminelle. Ce musée montrait toutes ses collections, dont le crâne du brigand Villella. L’établissement fut fermé dans les années 1930 parce qu’il n’était plus utilisé pour l’enseignement. En 2000, émerge l’idée d’un musée de l’Homme dans le palais des instituts anatomiques qui serait composé par quatre musées exposants différentes collections scientifiques. Ainsi, le musée de Cesare Lombroso rouvre avec une nouvelle muséographie en 2009. Dans la salle où le crâne est exposé, le bureau de l’anthropologue est reconstitué et les visiteurs peuvent y apercevoir le crâne sur celui-ci puisque Lombroso gardait réellement l’objet sur son bureau.

Quelques semaines avant l’ouverture du musée en novembre 2009, les polémiques et les protestations ont commencé. Dans une publication du 2 novembre, La Gazzetta del Mezzogiorno, un journal du Sud de l’Italie,parle de : « « fosse commune » à des fins scientifiques » et dénonce le fait que les nombreux brigands étudiés par Lombroso n’ont pas eu le droit à des sépultures. Un mouvement néo-bourbon, c’est-à-dire des partisans dévoués au dernier roi des Deux-Siciles, se développe dans le Sud du pays. Ces derniers vont également accuser le musée de racisme envers les populations du Sud de l’Italie et fondent leurs accusations sur la « colonisation », la conquête du Sud de la péninsule par les armées du Nord. C’est le crâne du brigand Giuseppe Villella qui va le plus faire parler de lui. En effet, les auteurs des protestations vont convaincre la ville natale du brigand, Motta Santa Lucia, en Calabre, d’attaquer le musée en justice pour récupérer les restes de Villella. Au-delà du fait que le brigand était devenu une icône de la théorie de Lombroso, la municipalité veut offrir à son « martyr » un enterrement dans le respect des traditions chrétiennes. Ces revendications se font dans un contexte de montée des partis régionalistes. En plus du mouvement néo-bourbon au Sud, au Nord se développe un mouvement politique : la Ligue du Nord. Cette dernière, dont le but est d’obtenir l’indépendance de la Padanie (correspondant à la partie septentrionale de l’Italie), s’attaque au Sud considéré comme une zone pauvre et désindustrialisée. Lombroso considérait les sudistes comme des populations inférieures, des criminels. Ainsi, dans ce contexte de montée des partis régionalistes, considérés d’extrême droite, exposer les restes de « martyrs » sudistes est un problème. Cette affaire a pris une forte dimension politique comme le montrent les longues années de poursuites judiciaires et cela montre l’intérêt de ce cas.

En 2012, le tribunal de première instance donne raison aux sudistes. Le musée fait appel et il a fallu attendre 2019 pour que la Cour de cassation, en dernière instance, donne raison au musée. Dans cette affaire, l’établissement a obtenu le soutien d’ICOM Italie, le conseil international des musées, qui insiste sur le côté historique et de mémoire de l’objet, en expliquant que la théorie de Lombroso est aujourd’hui fausse, mais que l’objet est un témoignage qu’il faut conserver pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Rémi PASQUET (2023)

Pour aller plus loin

  • M. RENNEVILLE, Crime et folie : deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires, Paris, Fayard, 2003.
  • M-T. MILICIA, “How Lombroso Museum Became a Permanent Conflict Zone » in V. GOLDING, J. WALKLATE, (dir.), Museums and Communities: Diversity, Dialogue and Collaboration in an Age of Migrations, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2019, p.42-60.
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