
Le camp de Judes à Septfonds
Notice d’Eugénie CARDIEC
Lieu de mémoire ou porcherie industrielle?
C’est une question qui se pose depuis décembre 2018, date d’autorisation d’un projet d’extension de porcherie industrielle. Outre le côté écologique de l’autorisation de l’élevage de ces quelques 6 500 porcs dans la commune de 2 000 habitants, c’est surtout le lieu choisi qui fait débat. En effet, ce projet d’extension s’étalerait jusqu’à l’entrée du camp de Judes, qui aurait accueilli de nombreuses populations de sa création en 1939, à sa fermeture en 1945

Le camp de Judes s’inscrit dans le contexte de fin de guerre civile espagnole (1936-1939) où, après la défaite de la République, plus de 450 000 personnes fuient le pays vers la France. Face à cette « Retirada » (l’exode), la France et plus particulièrement certains départements, comme celui du Tarn-et-Garonne, sont présentés comme des territoires « d’accueil » pour les réfugiés espagnols. En février 1939, est créé un camp de concentration à Septfonds. Ce terme de « concentration » n’avait alors pas le même sens d’après l’historien Jean-Claude Fau. Ce dernier nous indique qu’au moment de la création de ces camps, le terme était utilisé dans son sens premier, pour « concentrer » une population. Le terme « camp de concentration » présente désormais une connotation historique. Ce lieu, créé dans la panique devant l’afflux de réfugiés espagnols et les propos propagandistes des journaux, est donc présenté comme un camp de réfugiés très strict.
À l’arrivée des réfugiés, seuls quatre baraquements sont construits sur les quarante-cinq commandés ; un camp « provisoire » est aménagé plus loin. « Aménagé » semble être un grand mot pour désigner les abris de fortune créés par les réfugiés eux-mêmes pour se protéger des intempéries. Les baraquements, une fois terminés, accueillent 350 personnes sur un lit de paille à même le sol. Ouverts sur un des côtés, ils étaient impossibles à chauffer. Le ravitaillement et les conditions d’hygiène s’avèrent eux aussi compliqués face aux 16 000 personnes présentes. Ces réfugiés partiront progressivement travailler dans toute la France, le pays se rendant compte du potentiel de cette main d’œuvre dès le mois d’avril 1939. Face aux besoins dans les usines œuvrant pour la défense nationale, des contrats de travail sont proposés aux réfugiés. Ces derniers seraient payés cinquante centimes par jour. Dès ce moment, le camp change de fonction : désormais quasiment vide, il est utilisé pour l’instruction d’étrangers entrant dans l’armée française. Sous le gouvernement de Vichy, il devient un centre de démobilisation pour les engagés volontaires étrangers. En 1941, les étrangers et les indésirables y sont internés. Puis il devient un centre de transit pour des juifs arrêtés et ensuite déportés vers les camps d’extermination.

Puis, au lendemain de la guerre, les personnes accusées de collaboration y sont internées. Un cimetière édifié à l’époque de l’arrivée des premiers Espagnols fut réhabilité en 1978 pour rendre hommages aux réfugiés décédés sur place. Un mémorial a lui aussi été édifié, sous la forme d’un baraquement reconstitué.
Le terrain de cet ancien camp est abandonné jusque dans les années 1970, puis racheté. Le propriétaire forme un élevage local prenant de l’ampleur dans les années 1990. Son exploitation de porcs est discutée avec des anciens combattants, des personnes juives et polonaises. De ces négociations ressortent des accords en 1995 : le propriétaire cédant une partie du terrain au profit de la construction du mémorial, en échange, il peut continuer son élevage.
C’est en décembre 2018 que les enfants de l’exploitant, reprenant la porcherie, pensent un projet d’extension portant le nombre d’animaux à 6 500 à l’entrée du Camp. Une pétition est lancée pour stopper cette extension et est signée par 8 228 personnes. L’association MER82 (Mémoire Espagne Républicaine du Tarn-et-Garonne) ainsi que l’association France Nature Environnement intentent un procès, mais trop tardivement et sont ainsi déboutés. Ils décident donc de réunir plusieurs centaines de personnes pour manifester contre cette décision le 13 mars 2021. La colère de l’association pour la mémoire espagnole républicaine et des associations écologistes ont des causes différentes, mais se retrouvent pour une seule volonté : arrêter l’élevage intensif de ces porcs. Les 18 tonnes de lisier polluent les nappes phréatiques aussi bien que l’air respiré par les visiteurs du mémorial en plus de susciter un profond malaise : « Un élevage intensif sur un camp de concentration » est vu comme une répétition de l’histoire ou une ironie malsaine.
Ce conflit de mémoire montre deux niveaux d’opposition. Tout d’abord, sur les termes utilisés qui peuvent « alléger » une volonté mémorielle. Entre un camp « d’internement » et un camp de concentration, l’un évoque beaucoup plus de violence que l’autre. Cette réflexion s’inscrit dans un contexte post-Seconde Guerre Mondiale. C’est ce premier niveau de différend qui nous amène certainement à la construction de la porcherie industrielle, la préfecture ayant accepté d’un côté le permis de construire pour un site près d’un camp d’internement. À ce sujet, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles précise seulement que les normes d’épandages sont respectées. Concernant le second niveau d’opposition, il y a d’un côté le président de la FNSEA, voyant d’un mauvais œil que des critiques soit faites à propos d’un élevage, et étant accusé de violences par et envers les membres de l’association. De l’autre côté, cette même association considère comme intolérable qu’un élevage prenne place au même endroit que là où leurs ancêtres ont vécu et sont parfois décédés.
Le président de la MER82, Joseph Gonzalès Ocaña dénonce « une façon de s’arranger avec l’histoire » à propos des termes choisis pour qualifier ce lieu. L’idée de l’élevage porcin ne le dérange pas tant qu’il reste à échelle locale et ne s’inscrit pas dans un projet industriel impactant la mémoire du Camp. La MER82 veut sauver ce terrain et s’inspire de l’exemple de la République Tchèque qui a racheté une porcherie du même type que celle de Septfonds après 20 ans de procédures judiciaires, qui se trouvait elle sur un ancien camp de Roms. Le terrain a ensuite été cédé à la population Roms pour y établir un mémorial.
L’association avait par ailleurs déjà mis en place une campagne de crowfunding en 2009, rachetant ainsi la gare de Borredon en 2012, par laquelle transitaient les futurs internés de Septfonds. La gare est inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments historiques en 2011, à la suite de son acquisition par la MER82 elle devient un Centre d’Interprétation et d’Investigation de la mémoire de l’Espagne républicaine. La Maison des mémoires de Septfonds dit « La Mounière » est un autre lieu de compréhension de l’histoire de la commune, située dans la maison d’un résistant communiste déporté à Dachau, Raymond Peyrières. Cette maison fait partie du parcours de visite de la commune, au même titre que la gare de Borredon, le cimetière espagnol et le mémorial du camp.
Eugénie CARDIEC (2022)
Pour aller plus loin
- Dreyfus-Armand G., Septfonds, 1939-1944. Dans l’archipel des camps français, Le Revenant, 2019.
- Dreyfus-Armand G, « Colette Berthès, L’Exil et les barbelés. Essai », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 8 | 2011, mis en ligne le 09 mars 2012, consulté le 21 novembre 2021, disponible sur : http://journals.openedition.org/ccec/3825
- Fau J.-C., « Le camp des réfugiés espagnols de Septfonds : 1939-1940 », dans : Bulletin de la Société archéologique et historique de Tarn-et-Garonne, Montauban, 1986.
- Dumez H.-O., « Tarn-et-Garonne. Polémique autour de l’extension d’une porcherie sur un ancien camp d’internement », ActuToulouse, [en ligne], mis en ligne le 14/03/21, consulté le 10 novembre 2021, disponible sur : https://actu.fr/occitanie/septfonds_82179/tarn-et-garonne-polemique-autour-de-l-extension-d-une-porcherie-sur-un-ancien-camp-d-internement_40209990.html
- Fourcault A., « Une porcherie industrielle sur un lieu de mémoire : un projet qui pose problème dans le Tarn-et-Garonne », Univers-cités, mis en ligne le 23/03/21, [en ligne], disponible sur : https://www.univers-cites.fr/2021/03/23/une-porcherie-industrielle-sur-un-lieu-de-memoire-un-projet-qui-pose-probleme-dans-le-tarn-et-garonne/
- Izoard C. et Barthès C., « Un projet d’élevage intensif à l’entrée d’un ancien camp de concentration soulève l’indignation », Reporterre [en ligne], mis en ligne le 20/12/17 et mis à jour le 09/03/21, disponible sur : https://reporterre.net/Un-projet-d-elevage-intensif-a-l-entree-d-un-ancien-camp-de-concentration
- Le Mémorial du Camp de Judes, site des Gorges de l’Aveyron tourisme, [en ligne], disponible sur : http://www.gorges-aveyron-tourisme.com/votre-sejour/voir-faire/sites-de-visite/le-memorial-du-camp-de-judes-932195
- Pech M., « Septfonds : « Non à l’extension d’un élevage de porcs près d’un lieu de mémoire » », France 3 Occitanie, [en ligne], mis en ligne le 15/06/18 et mis à jour le 12/06/20, disponible sur : https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/tarn-et-garonne/montauban/septfonds-non-extension-elevage-porcs-pres-lieu-memoire-1494957.html
- Site internet de la Mounière, maison des mémoires de Septfonds, [en ligne], disponible sur : https://www.septfonds-la-mouniere.com/
- Site internet de la MER82, [en ligne], disponible sur : http://mer82.eu/page22.html#
- « Retirada : l’exil des républicains espagnoles » dans : Archives départementales de Tarn-et-Garonne, 2009.