Le mémorial de la prison de Montluc

Notice de Jeremy LECOINTRE

Depuis sa fermeture en 2009, la prison de Montluc au 4, rue Jeanne-Hachette dans le 3e arrondissement de Lyon, abrite un mémorial aux victimes détenues pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ouverte gratuitement depuis plus de 10 ans et classée au titre des monuments historiques, la prison de Montluc entre en 2022 dans un projet de rénovation et de réactualisation de sa médiation historique. Ce projet, porté par le ministère des anciens Combattants et l’éducation nationale, ne fait pas l’unanimité et suscite depuis sa communication de vifs débats. En effet, le nouveau parcours historique intégrera pour la réouverture du site en 2025 une partie sur l’histoire des détenus de la guerre d’Algérie dans l’exposition permanente. Cette notion inquiète certaines associations comme les Fils et filles de déportés juifs de France, qui craignent une confusion des mémoires entre les victimes algériennes et les victimes du nazisme. « Vichy et l’Algérie ne doivent pas rentrer à Montluc, c’est incompatible avec notre pensée », répond le délégué régional des Fils et filles de déportés juifs de France.

Ce lieu historique chargé d’histoire sensible a une vocation mémorielle. Il rend hommage aux nombreuses victimes du nazisme qui ont séjourné dans la prison militaire de Montluc, tout en expliquant le contexte de l’occupation allemande à Lyon entre 1943 et 1944. 

La prison de Montluc n’a pas seulement servi durant la Seconde Guerre mondiale. Elle est créée en 1921 à la suite de la Première Guerre mondiale dans une politique de réorganisation de la justice, et d’une diminution des services carcéraux. Cependant, les prisonniers de guerre étant progressivement libérés, la prison n’est que très peu utilisée. Le lieu de détention est alors prêté à la justice civile en 1926. Là encore les effectifs ont été surestimés : la population continue de diminuer par l’application beaucoup plus fréquente de la loi sur le sursis et la liberté conditionnelle. La prison de Montluc ferme donc ses portes en octobre 1932. L’année 1939 et ses bouleversements des débuts de la Seconde Guerre mondiale donnent un nouvel essor au site carcéral de Montluc. Remise en service, elle retrouve sa fonction initiale de prison militaire, mais aussi politique par l’internement de militants communistes. L’armistice du 22 juin 1940 sépare le territoire français, Lyon se situe sous la juridiction du régime de Vichy et la prison de Montluc se retrouve au cœur de la politique de répression du régime. Cette fois-ci les rangs des prisonniers augmentent plus rapidement que précédemment. Des militaires ayant commis une faute côtoient des résistants au régime, ainsi que des membres de groupes de pensées contraires aux idéaux de Vichy. Les conditions de vie se dégradent peu à peu, la prison prévue pour une population maximale de 127 personnes accueille environ 400 détenus.

Entre janvier 1943 et août 1944 l’Allemagne nazie réquisitionne la prison, et l’officier SS Klaus Barbie, surnommé « le boucher de Lyon » en devient le directeur. Durant cette période, le lieu se remplit de résistants condamnés ou présumés, ainsi que des milliers d’hommes et des femmes persécutés par le nazisme. Cette fois-ci, le nombre de 400 détenus est dépassé : a surpopulation du lieu passe outre l’organisation carcérale d’origine et expose les prisonniers à de terribles conditions. Des cellules individuelles contiennent parfois plus de 8 personnes, encloses dans un espace de 4 m2. L’estimation compte entre 1943 et 1944 environ 9 000 à 10 000 détenus passés par la prison de Montluc avant leur déportation. 

Certaines personnalités ont marqué la mémoire de la prison comme le passage de Jean Moulin après son arrestation à Caluire le 21 juin 1943, ainsi que de nombreux autres résistants. Enfin la prison voit aussi séjourner en avril 1944 les 44 enfants juifs d’Izieu avant d’être déporté vers les camps d’extermination. Libérée le 24 août 1944, la prison continue de servir en tant que lieu carcéral militaire et parfois civile. Dans un autre contexte, entre 1959 et 1961, la guerre d’indépendance de l’Algérie entre aussi dans l’histoire de ce lieu. Plusieurs membres du Front de libération nationale (FLN) et du mouvement national algérien sont condamnés pour leurs crimes sur le territoire français. Des affrontements violents ont lieu dans la région lyonnaise et des attentats tournés vers des commissariats répondent à la répression policière. L’historien Marc André compte 850 Algériens jugés au tribunal de Montluc ainsi que 112 peines de mort prononcées. 11 membres du FLN sont exécutés pour meurtre dans la prison de Montluc. Le rôle dans la guerre d’Algérie de la prison suscite aussi le débat autour des conditions de détentions, plusieurs condamnés ayant témoignés contre cette répression carcérale.

Après sa fermeture en 2009, l’association des Rescapés de Montluc, la ville de Lyon et le préfet Jacques Gérault réussissent à classer une grande partie de l’édifice au monument historique et à transformer les espaces principaux en Mémorial au titre de l’internement par le régime de Vichy et les autorités allemandes pendant l’occupation. Toujours propriété du ministère des Armées la gestion du site est donnée à l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre.

Le projet pour la réouverture de 2025 souhaite modifier la médiation et mettre en valeur dans l’exposition permanente l’ensemble de l’histoire du site, y compris pendant la période de la guerre d’Algérie, mais la confusion des mémoires inquiète.

L’association des Fils et filles des déportés juifs de France estime qu’on ne peut pas donner une équivalence à des faits différents dans des contextes différents.

« Ce serait entretenir une confusion gravissime, et on risquerait auprès des jeunes publics d’affaiblir la dimension exceptionnelle du crime contre l’humanité. »

Michel Noir (ancien maire de Lyon)

On craint également que la torture nazie soit comparée à la répression française durant la guerre d’Algérie, et ainsi porter à égalité ces actes inscrits dans des contextes différents.

Pour d’autres historiens, ces questions se rapprochent du militantisme mémoriel : aucune des victimes de la prison ne doit être écartée. Le rôle de la prison de Montluc est défendu comme un lieu de médiation autour de la répression du présent, du passé et du futur, en abordant l’incarcération politique, abusive, et judiciaire ainsi que la torture et les conditions de vie des prisonniers.

« Les collégiens et lycéens, dont les aïeux ont connu Vichy, le nazisme, les guerres d’Indochine ou d’Algérie, auront tout à gagner à apprendre ce que des prisonniers ont enduré du fait de leur combat pour la liberté et contre divers systèmes d’oppression, ou, comme les enfants d’Izieu, du simple fait qu’ils étaient juifs. Ils auront aussi tout à gagner à comprendre comment, à travers le temps, certains ont choisi la solidarité et non l’exclusion. »

Marc André, Le monde, le 16 février 2022

La directrice du Mémorial de Montluc décrit un terrible malentendu et rassure sur les projets de Montluc : la Seconde Guerre mondiale et les crimes nazis resteront centraux et ne seront pas minimisés. La médiation autour des prisonniers algériens ne se fera pas dans les parties cellulaires sacralisées.

Ces questions de mémoire sont véritablement importantes et amènent à réfléchir sur la redéfinition de Montluc, réaménagé à l’origine en mémorial pour rendre hommage aux victimes du nazisme. L’évolution de la prison de Montluc et de sa médiation auprès du public est pour beaucoup confuse. Des questions difficiles y sont soulevées et doivent permettre de renouveler la vision du lieu et sa lisibilité auprès des différents publics touchés ou non par sa mémoire.

Jeremy LECOINTRE (2023)

Pour aller plus loin

  • André Marc, « Le fort Montluc a été un puissant catalyseur de mémoires ». Le Monde [en ligne], 16 février 2022.
  • Schittly Richard, « Polémique autour des mémoires de la prison de Montluc ». Le Monde [en ligne], 07 février 2022.
  • André Marc, « Une prison pour mémoire, Montluc, de 1944 à nos jours », Sociétés Espaces Temps, Lyon, 22 septembre 2022.
  • Klarsfeld Serge, « Mémorial de la Déportation des Juifs de France »FFDJF, [en ligne], 2012.
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