
L’influence du mouvement Metoo au sein des musées
Notice de Solène CHANCEREL
Le mouvement Metoo est né sur twitter le 10 octobre 2017 à la suite d’un tweet de l’actrice américaine Alyssa Milano qui invitait les femmes victimes du producteur de cinéma Harvey Weinstein à témoigner. À la suite de ce tweet, ce sont des milliers de publications dénonçant des agressions sexuelles qui ont circulé sur les réseaux sociaux aux Etats-Unis et à travers le monde. Cette vague de témoignages a dépassé la barrière des écrans, sous forme de manifestations et de réformes. De nombreuses questions au sujet de la « femme » dans la société et au sein des institutions muséales ont surgi, notamment au travers de l’hashtag #MeTooMusee.
Cette influence est notable à différentes échelles. L’utilisation de ce hashtag a facilité la dénonciation des abus liés à la sexualité, que ce soit par le personnel des musées ou par les visiteurs. Dans ce cas, les faits les plus médiatisés sont les exemples de femmes qui ont connu un refus d’entrée dans des musées pour des motifs d’ordre vestimentaire ; certains ont jugé leur tenue inappropriée. Deux exemples retentissants furent ceux du musée du Louvres et du musée d’Orsay. Il peut aussi être question de l’expérience du visiteur au sein du musée, ce qu’il y voit et comment, ainsi que sa posture face aux œuvres représentant des femmes. Mais au-delà de la muséographie et de la médiation, le mouvement s’interroge aussi sur l’artiste. Qui peint ? On parle alors des femmes artistes, de leurs contributions à l’histoire de l’art mais aussi des hommes, non plus uniquement en tant qu’artistes mais en tant qu’individu, avec leur personnalité, leur parcours et leur rapport à la femme. Nous pouvons encore étendre le sujet et évoquer le rôle de la « muse » dans l’Art. Puis nous avons l’œuvre, le sujet et l’identité des personnages ainsi que leur représentation. Il est toujours question de la femme, de son corps, de sa posture, de ses attributs et de sa mise en scène. Ces deux derniers points soulèvent énormément de questions et de débats, sur la différenciation ou non de l’artiste et de son œuvre car, si la biographie de l’artiste contient des faits d’abus envers les femmes, n’est-ce-pas quelque chose qui peut transparaître dans son œuvre ? S’il a représenté une femme de telle manière, n’est-ce pas le reflet de sa pensée et de ses actes envers les femmes ? Dans ce cas, comment l’exposer et comment regarder son œuvre? C’est une question qui ne se pose que dans l’Art. Il ne faut pas juger le travail de l’artiste, du génie, du marginal à qui la morale ne s’applique pas.
L’un des exemples significatifs que nous pouvons citer est celui de Pablo Picasso, connu du grand public pour sa carrière d’artiste cubiste mais beaucoup moins pour sa personnalité dominante et ses relations malsaines avec les femmes. Son histoire d’homme violent avait déjà été racontée, notamment par son ex-femme Françoise Gilot, mais elle n’a éclaté au grand jour qu’à la suite du mouvement MeToo. La preuve avec l’ouvrage Le regard du minotaure 1881-1937 de Sophie Chauveau, vivement critiqué lors de sa publication en 2017. Il faut attendre les conséquences du mouvement et la réédition de son livre pour qu’il connaisse un franc succès. Sophie Chauveau ne fait pas exception, bon nombre de personnalités travaillent et écrivent depuis sur la vie de Picasso. Beaucoup s’expriment au travers des réseaux sociaux et autres plateformes Internet. C’est le cas du podcast sur l’Art et les femmes « Vénus s’épilait-elle la chatte », réalisée par Julie Beauzac dont l’un des épisodes, « Picasso, séparer l’homme de l’artiste » a été écouté plus de 250 000 fois.

Plusieurs initiatives visent à aborder ce pan de l’histoire des œuvres de Picasso comme la manifestation silencieuse du 27 mai 2021. Des étudiants aux t-shirts signés ont circulé au sein du musée Picasso de Barcelone dans le but de rappeler ses agressions envers plusieurs de ces relations féminines. Le musée a ensuite organisé un cycle de conférences sur Picasso et le genre. Le musée Picasso de Paris a, quant à lui, programmé l’exposition « Les femmes qui pleurent sont en colère » de l’artiste Orlan. Cette exposition permettait elle aussi de mettre en avant l’histoire des femmes qui ont côtoyé Picasso.
La presse s’est emparée de ce débat mais ce n’est pas la seule. Le dernier élément influencé par MeToo est le monde de la recherche, les genderstudies et l’histoire des représentations, qui sont de plus en plus communes et surtout de plus en plus médiatisées. Les chercheurs en Sciences humaines et sociales poursuivent la recherche et la publication. Nous pouvons rappeler le podcast de Julie Beauzac qui étudie les arts appliqués et l’histoire de l’art, diplômée de l’école du Louvres, ainsi que l’historienne de l’Art Camille Morineau qui publie sur une plateforme AWARE, des notices sur des femmes artistes. D’autres publications visent à éclairer le rôle du musée sur la question du genre. C’est par exemple le cas d’un collectif rennais Musé.e.s, à l’origine d’une publication divisée en trois parties thématiques. La première est une compilation d’articles, la seconde regroupe le partage d’expériences et la dernière des interviews et des témoignages. En ce qui concerne les formes dématérialisées, nous pouvons citer les vidéos et publications sur les plateformes tel que YouTube ou les réseaux sociaux Twitter, Instagram, Youtube et TikTok, pour ne nommer que les plus connues. Nous pouvons citer ici l’historienne Manon Bril et ces vidéos dont les plus connues présentent l’influence des hommes sur la vie et les carrières de femmes, plus ou moins connues.
Ce mouvement, son but et ses différentes manifestations sont critiqués. La critique qui revient le plus, c’est que dès lors que l’on s’attaque à une production artistique et/ou à son créateur, c’est en réalité une attaque à la liberté d’expression, un appel à la censure. Cette critique fait écho à un autre débat qui touche les musées, la cancel culture, le fait de retirer ou de dénommer tout ce qui est lié à une personnalité ou un moment de l’histoire jugé malsain. Le mouvement est bien implanté aux Etats-Unis et vise notamment l’art et l’artiste en lien avec l’histoire de l’esclavage. De nombreuses sculptures d’hommes esclavagistes ont ainsi été déboulonnées. Mais ce que nous constatons du mouvement MeToo, ce n’est pas un appel à la censure mais une demande de remise en contexte, le premier travail de l’historien. Comme l’a dit l’artiste Orlan, “je ne suis pas pour la censure, sinon il faudrait vider la quasi-totalité des musées du monde”.
MeToo s’inscrit donc dans la liste des mouvements qui mènent les débats de société et du monde culturel. Sur cette liste, nous pouvons citer ce qui touche au genre, au racisme, aux inégalités sociales ou encore au climat. Tous ces sujets façonnent et interrogent aujourd’hui notre perception, notamment du passé. Le musée, support de cette histoire, est interrogé sur son rôle au milieu de ces actualités. Doit-il prendre part au débat ? Certains le font déjà, ils évoluent donc avec. Les expositions temporaires peuvent être itinérantes, utilisées par plusieurs musées dans une logique éco-responsable et les cartels d’œuvres nommées a posteriori par l’institution sont modifiés pour ne plus voir écrit des mots tel que « nègre ».
Solène CHANCEREL (2023)
Pour aller plus loin
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