La Porte de Moncloa : Un arc de triomphe madrilène qui suscite la polémique

Notice de Lucile LE DOUARON

La Porte de Moncloa, ou Arc de la Victoire, est un arc de triomphe marquant l’entrée nord-ouest de la capitale espagnole. Ce monument se trouve au milieu d’une des principales artères permettant d’accéder à la ville, sur une zone qui appartient au campus de l’Université Complutense de Madrid, une des plus prestigieuses universités du pays.

Les nombreux usagers de l’autoroute et les étudiants de la Complutense ne peuvent que remarquer cette porte monumentale, qui reprend la typologie des autres portes de la ville, arcs du XVIIIe siècle bâtis sous le roi Charles III. Pourtant, la plupart ne s’interrogent pas plus sur ce monument, devenu un marqueur géographique notoire et familier de la capitale, que l’on voit au sortir du métro et qui sert de point de repère pour les habitants. Le site constitue ainsi un lieu de rendez-vous, et sert de piste pour les skaters.

Or ce monument n’est pas anodin, et suscite à l’heure actuelle de nombreux débats. Il s’agit en effet d’un vestige de la domination franquiste, Madrid, et particulièrement la Cité Universitaire, constituant lors de la conquête du pouvoir par Francisco Franco entre 1936 et 1939, le dernier bastion républicain. À sa chute, la nouvelle municipalité montre sa soumission par la modification des noms de ses rues et places, et par l’érection de monuments à sa gloire. 

Terminé en 1955, l’arc de Moncloa commémore ainsi explicitement la prise de Madrid par les troupes franquistes, effectuée le 28 mars 1939. L’on peut lire, surplombant l’entrée de la capitale, les inscriptions latines suivantes, ici traduites :

 « Fondé par la générosité du Roi / Restauré par le commandant des Espagnols / Le siège des études madrilènes / fleuri en la présence de Dieu » .

« Aux armées, ici victorieuses / l’intelligence / qui toujours est vainqueur / dédit ce monument ».

Or l’existence de ce monument est contraire à la Loi sur la mémoire historique (Ley de Memoria Histórica) du 31 octobre 2007, qui oblige les administrations à retirer les blasons et insignes franquistes. L’arc est propriété du ConsorcioUrbanístico de la Ciudad Universitaria, organisme joignant les universités Complutense, Politécnica et UNED. Cette organisation possède donc une responsabilité légale quant à ce monument, et un débat fait rage pour savoir ce qu’il doit advenir de lui.

Les premières propositions apparaissent en 2004, avec un questionnement sur la possibilité de modifier son nom au profit de celui d’Arc de la Concorde (« Arco de la Concordia »). Il s’agissait de changer l’interprétation de la porte, sans toucher à son intégrité physique. Le président de l’Asociación para la Recuperación de la Memoria Histórica, Emilio Silva,déclare d’après un article du journal El País du 1er février 2017 : « Il est honteux que, en 40 ans, il n’ait dérangé personne. Les présidents et les recteurs passent, et cet arc, qui célèbre la victoire de coupables du coup d’État, demeure en place. Il faudrait le réinterpréter […] ». Arturo Peinado, membre de la FederaciónEstatal de Forospor la Memoria, propose par exemple qu’il rende hommage à la défense de Madrid. 

En ce sens, des propositions d’aménagement de l’arc ont été avancées par le Comisionado de la MemoriaHistórica nommé par la mairie madrilène, pour qu’il soit transformé en un lieu pédagogique dédié à la période de la guerre civile. Le monument présente en effet en son intérieur une salle qui pourrait servir de pièce d’exposition. L’arc serait alors rebaptisé Arco de la Memoria, dans une volonté de constituer non plus le support de la mémoire des vainqueurs, glorifiant la prise de la ville par les troupes franquistes, mais un lieu de consacré à la mémoire des vaincus, des défenseurs et des habitants de la capitale.

Cependant, pour de nombreux partis d’extrême gauche, la mémoire de l’arc ne peut être changée et celui-ci demeurera toujours un symbole franquiste. Dès 2010, le parti IzquierdaUnida demande donc que soient retirées les inscriptions latines de l’arc. En février 2017,le mouvementCompromís va jusqu’à demander sa démolition, car il attente « à la mémoire des victimes du coup militaire » (« contra la memoria de las víctimas del golpe militar »). Le sénateur Carles Mulet soutient ainsi la destruction de l’arc de Moncloa, déclarant en décembre de l’année passée : « Quelqu’un peut-il imaginer à Berlin un arc célébrant la venue d’Hitler au pouvoir encore debout en 2016 ? ». Cette position a donné lieu à des manifestations. Par exemple en 2008, les activistes de Rompamos el Silenciodéfilent dans la rue et accèdent au sommet de l’arc où ils déploient des banderoles antifascistes.

Enfin, l’arc possède ses défenseurs, militants d’extrême droite et nostalgiques de l’époque franquiste. Cette position est avant tout tenue par la FundaciónNacional Francisco Franco, mais aussi par un historien tel que Pío Mora, qui affirme : « L’Arc de la Victoire doit être réparé et laissé tel qu’il se présente : le souvenir de la victoire de ceux qui défendaient l’unité nationale, la culture chrétienne, base de l’Europe, la propriété privée… sur ceux qui tentaient de désagréger l’Espagne et d’imposer un totalitarisme de type soviétique ».

Le monument de Moncloa connaît donc aujourd’hui une controverse inédite, liée à la mémoire très forte qu’il supporte, à la gloire de la victoire franquiste. Si la mairie de Madrid tient une position de compromis poussant à conserver l’édifice dans son intégrité et à mettre en place une valorisation permettant de changer sa signification, les partis d’extrême gauche comme les nostalgiques du général Franco se refusent à croire à cette possibilité, les uns demandant la pure et simple destruction du monument, et les autres désirant son maintien. Les jeunes générations quant à elles ont perdu la mémoire politique de l’arc, et ne voient plus en lui qu’un marqueur géographique, et un lieu propice à certains rassemblements. La valorisation projetée du site pourrait donc lui redonner un sens, différent de sa signification originelle, pour exalter la défense des valeurs démocratiques et exposer la vie madrilène au cours de la guerre civile.

Lucile LE DOUARON (2018)

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