
La Marseillaise
Notice d’Emma JARRI
Le samedi 10 mai 2014, le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls, la ministre de la Justice et garde des Sceaux, Christiane Taubira, la maire de Paris, Anne Hidalgo, et d’autres responsables politiques participent à la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Christiane Taubira ne chante pas La Marseillaise entamée à la fin de la commémoration. Elle est immédiatement attaquée pour ce geste, on lui reproche de ne pas avoir chanté l’hymne national. La polémique autour de cette histoire cristallise les tensions envers la garde des Sceaux mais montre aussi le caractère controversé de l’institution qu’est La Marseillaise
La Marseillaise, telle qu’on la connaît aujourd’hui, est l’Hymne national français écrit par Claude Joseph Rouget de Lisle. Elle fait partie du paysage français, de son histoire. Et comme le dit Pierre Nora en 1984, elle fait partie des emblèmes et symboles qui incarnent et expriment la mémoire nationale au même titre que les fêtes, les monuments, les musées, les archives, et les différents lieux de mémoire.

Elle est reconnue comme l’Hymne national et comme un « lieu », un symbole dans lequel s’incarne la mémoire nationale. Elle est même pourvue d’un mémorial inauguré en mars 2011, à Marseille. On reconnaît aujourd’hui son caractère officiel et national mais si l’on revient sur son historique elle n’a pas toujours fait l’unanimité et a suscité de nombreux débats et controverses. Pour rappel ce chant est créé peu après la déclaration de guerre de la France révolutionnaire à l’Autriche du 20 avril 1792. C’est Claude Joseph Rouget de Lisle, capitaine alors en poste à Strasbourg, qui est invité à composer un air patriotique pour l’armée du Rhin. Il l’écrit entre le 25 et 26 avril 1792. Ce chant est diffusé et repris par un bataillon de Marseillais remontant sur Paris. C’est de là qu’il tire son nom : Le chant des marseillais, et qui deviendra La Marseillaise par la suite. Ce chant est, dans ce contexte, un appel patriotique à la mobilisation générale et une exhortation au combat contre la tyrannie et l’invasion étrangère. La Marseillaise est déclarée chant national le 14 juillet 1795 par la Convention avant d’être interdite en 1804 sous l’Empire, de même que sous la Restauration, qui lui préfère l’hymne de la monarchie française Vive Henri IV.
Lors du soulèvement contre la monarchie de 1830, la Marseillaise est reprise comme symbole de lutte contre l’absolutisme et pour la liberté, avant d’être de nouveau rejetée par la Monarchie de Juillet. Elle redevient hymne national en 1879 avec la IIIe République. Pendant la Première Guerre mondiale, jouer et chanter La Marseillaise signifie pour la population, continuer à affirmer son identité française et soutenir son armée. Durant la Deuxième Guerre mondiale elle change de sens et devient plus un chant d’amour à la patrie qu’un chant de guerre et de révolution, bien qu’elle soit interdite en zone occupée. Elle se réaffirme en tant qu’hymne sous la IVe et Ve République et est inscrite dans l’article 2 de la Constitution.
Son histoire « en dent de scie » et les différentes interprétations qui sont faites de ce chant à travers les siècles, reflètent l’Histoire de France et les diverses querelles nationales. La Marseillaise s’est notamment retrouvé au centre des débats entre les monarchistes et les
républicains.
« Elle n’est pas d’emblée admise par tous »
Laurent Martino, professeur et Docteur
en histoire à Université de Lorraine.
Avec le XXe siècle la République n’est plus un combat à gagner et la célébrer devient plus banal. La Marseillaise, outre son caractère révolutionnaire, est devenue « la personnification musicale de l’État et de ses valeurs ». Elle est devenue petit à petit un symbole de la République française et son statut d’hymne national n’est plus remis en cause.
Cependant malgré l’unanimité elle a toujours suscité de nombreux débats et controverses. La polémique plus haut évoquée en est un exemple récent. La ministre de la Justice Christiane Taubira, assiste à la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage place du Général-Catroux dans le 17e arrondissement à Paris, présidée par le Premier ministre Manuel Valls. À la fin de cette cérémonie La Marseillaise est joué par un orchestre et les paroles sont interprétées par un soliste. Christiane Taubira et plusieurs personnes présentes s’abstiennent de reprendre l’air de l’hymne. Elle est attaquée dans un premier temps pour ce geste. Elle répond aux critiques en publiant un long texte.
« Certaines circonstances appellent davantage au recueillement qu’au karaoké d’estrade » et que « Quand, à la note exacte, au-dessus de l’orchestre, la voix de la soliste se détache, [elle l’]écoute. Et [l’]écoute jusqu’au bout ».
Christiane TAUBIRA
Elle déplore également que lors de ces événements « chacun y va de son lot de dissonances » et décrit La Marseillaise comme « le chant le plus maltraité de France ». Sa défense lui vaut une nouvelle salve d’attaque notamment de la part d’élus de l’UMP et du FN. Marine Le Pen lui reproche le terme de « karaoké d’estrade » et appelle au limogeage de la garde des Sceaux. Le président de l’UMP Jean-François Coppé qualifie ses propos de « boulette ».
Cette polémique, au delà de viser Christiane Taubira, montre les cristallisations de certaines mouvances politiques sur le symbole de La Marseillaise qu’ils s’approprient à des fins politiques et identitaires. Florian Philippot, vice-président du FN, va jusqu’à dire que si Taubira n’est pas sanctionnée c’est que « la haine de la France est au sommet de l’État ». Pour eux ne pas chanter l’hymne national est une preuve symbolique de premier ordre de mépris pour la France, pour son
histoire, et pour son peuple.
Tout au long de son histoire, le chant national signifie effectivement à affirmer son identification française, c’est un chant de guerre révolutionnaire, un appel patriotique à la mobilisation générale, mais c’est également un hymne à la liberté. Chacun devrait être libre de chanter ou non ce chant. La ministre de la Justice s’en est d’ailleurs défendue une seconde fois lors d’une émission TV où elle a dit être atterrée « de voir la facilité avec laquelle des responsables politiques choisissent d’utiliser des choses qui sont essentielles comme les signes d’appartenance et les institutions » contre elle. Cette polémique montre l’appropriation et les interprétations prêtées à l’institution qu’est La Marseillaise à des fins politiques.
Cet hymne a toujours fait l’objet de polémiques. On peut notamment citer le domaine du sport où à plusieurs reprises on a assisté à diverses controverses. En 2001, lors de la rencontre France/Algérie, La Marseillaise est sifflée, de même un an plus tard pour Bastia/Lorient. Au delà d’une simple animosité envers l’adversaire, l’atteinte à un symbole de la France peut manifester une provocation voire un rejet de la France pour certains. L’expression de problème d’intégration de jeunes issus de l’immigration pour l’un ou un moyen de militer pour l’indépendance pour l’autre. On reproche également à beaucoup de sportifs de refuser de chanter l’hymne.
Outre le champ politique et le champ sportif, certains artistes tels que Léo Ferré ou Serge Gainsbourg ont eux aussi suscité des controverses à propos de l’hymne national par leurs propositions d’adaptations de manière explicite pour l’un ou parodique pour l’autre, de ce chant. Mireille Mathieu, elle, en 1975, avec sa version Pour une Marseillaise « veut effacer les mots d’un chant de guerre pour en faire un chant de paix ». Effectivement pour beaucoup, ce qui pose problème, c’est le vocabulaire guerrier, voire violent de l’hymne national français. Certains trouve ses paroles belliqueuses, et d’autres veulent même les remplacer.
Cet autre aspect de la controverse revient souvent dans les débats à propos de La Marseillaise et la polémique de mai 2014 autour de Christiane Taubira n’y échappe pas. En effet, en soutien à la ministre, l’acteur Christophe Lambert amène le débat un peu plus loin en critiquant les paroles de La Marseillaise.
« les paroles sont épouvantables, sanguinaires, d’un autre temps, racistes et xénophobes. [… ] certaines sont inécoutables ».
Christophe Lambert
Que l’on soit de son avis ou non, les débats sur La Marseillaise et ses paroles risquent de continuer. Nombreux sont ceux qui demandent à la remplacer ou à changer une partie des paroles et la polémique revient souvent comme peuvent en attester les témoignages rassemblés par le Hugffington Post.
« La Marseillaise avec ses paroles historiques, appartient à la mémoire des Français, à leur patrimoine, comme les monuments anciens, châteaux, les palais, les églises, les maisons de simples citoyens. Et la mémoire doit être préservée. Mais son message, marqué par son époque, ne correspond pas à notre idéal de solidarité et de paix. C’est pourquoi je pense que l’idée n’est pas mauvaise d’écrire d’autres paroles qui expriment le meilleur des valeurs de notre pays dans le monde d’aujourd’hui ».
Michèle Gendreau-Massaloux, ancien porte-parole de la Présidence de la République, recteur de l’Académie, Chancelier des Universités de Paris
À l’inverse François Léotard, ancien ministre de la culture, « n’ignore pas comment certaines formules farouches de la Marseillaise peuvent choquer l’esprit du temps [mais ne] souhaite pas que l’on change la moindre formule, fusse une virgule, à notre hymne ». Il considère La Marseillaise comme une sorte de monument historique auquel il ne faut pas toucher. Les avis divergent et alimentent de temps à autre des polémiques sur La Marseillaise et ses paroles. Certains veulent prendre exemple sur la Suisse, qui en septembre 2014, a voté pour un nouvel hymne qui reflète davantage la diversité politique et culturelle du pays un texte qui appelle « à l’unité et à la paix ».
La question de la mémoire se pose. Faut-il conserver cet hymne en l’état qui symbolise la mémoire nationale de l’histoire de France, de la République, malgré un message textuel belliqueux, plus de notre temps et qui en offense certains ?
Le « lieu de mémoire » que représente l’hymne français La Marseillaise est un vecteur de la mémoire nationale et est reconnu par tous comme symbole de la République française. Cependant cette institution appelle à de nombreuses polémiques. Aussi bien à propos de ce qu’elle représente et des différentes interprétations et appropriations qui en sont faite que par ses paroles controversées.
Emma JARRI (2018)