L’Ostalgie du rêve socialiste

Notice de Paul COUSIN

Le 9 novembre 1989, l’ordre international vacille et le mur de Berlin tombe vingt-huit ans après son édification. Les citoyens de la République démocratique allemande (RDA) peuvent enfin traverser le rideau de fer et se rendre en République fédérale d’Allemagne (RFA), sans risquer leur vie.

Malgré tout, le chemin de la réunification de l’Allemagne (Deutsche Wiedervereinigung) devient un véritable débat en Europe, et reste une problématique plusieurs décennies après l’entrée en vigueur du traité d’unification (Einigungsvertrag), le 3 octobre 1990. De fortes inégalités socio-économiques subsistent entre les nouveaux Länder qui constituaient l’ancien territoire de la RDA et ceux de la RFA

Avec la libéralisation de l’économie de l’est de l’Allemagne, le plein emploi disparaît et le coût de la vie devient sensiblement plus élevé. Un certain nombre d’anciens Est-Allemands se sentent délaissés par le nouveau système capitaliste entré en vigueur. C’est alors que ces personnes développent un sentiment de nostalgie, désireuses de revivre leurs « années socialistes ». Cette dynamique se transforme même en une activité commerciale depuis les années 1990. C’est ainsi qu’apparaît le néologisme Ostalgie, mélange des mots Ost (est en allemand) et nostalgie. Elle se manifeste sous diverses formes, comme des soirées costumées, la production d’aliments de l’ancienne RDA (l’exemple du VitaCola reproduit depuis 1994), des visites touristiques de Berlin en Trabant, mais aussi la réalisation de films sur cette période (à l’image du succès de Good Bye Lenin!, sorti en 2003).

Ainsi, le phénomène de l’Ostalgie provient de la segmentation identitaire de la société allemande post-Réunification. L’historienne Magali Gravier montre que les citoyens de l’ancienne RDA se sont retrouvés dans une situation délicate lors de la disparition de l’Allemagne de l’Est. De fait, il existe une identification territoriale (appelée en allemand Heimat) persistante après la chute du régime communiste pour le territoire de l’est, sans toutefois se reconnaître pleinement dans le système politique et social occidental de la RFA. Au travers de témoignages recueillis pour la réalisation de son ouvrage, cette tendance se manifeste, avançant d’une identification difficile à la nouvelle Allemagne.

 Je n’ai connu que la RDA ; je n’avais pas de famille à l’Ouest. Je suis née en 1944, j’ai grandi avec la RDA »

Anonyme

L’Ostalgie est née dans un contexte où les anciens Est-Allemands ont eu la volonté de faire reconnaître leurs origines, leurs souvenirs, sans toutefois remettre en cause la chute du mur. Entre autres, cela passe par des discours d’historiens, de sociologues, ou de journalistes, qui ne véhiculent pas nécessairement l’image unidimensionnelle du régime communiste et de la Stasi. Ces sujets sont particulièrement abordés par les médias ouest-allemands, décris par la journaliste Birgit Walter comme une « étreinte épouvantable » responsable d’une représentation caricaturale de la RDA et de ses habitants. La réconciliation interallemande est ainsi marquée par une remise en question de l’idée d’unité allemande, avec la persistance de deux sociétés antagonistes. L’intérêt porté par les témoignages de la vie est-allemands prend sens dans une société marquée par des inégalités socio-économiques dès la Réunification. Certes, le rideau de fer est tombé, mais la séparation reste bien visible.

L’un des débats caractéristiques concernant la reconnaissance de l’histoire est-allemande est certainement celui de la destruction du palais de la République entre 2006 et 2008. Le projet avait pour but de reconstruire le château de Berlin, bombardé durant la Seconde Guerre mondiale et détruit en 1950. La valeur symbolique du bâtiment était incontestable dès la fin du régime est-allemand, d’où une prise de position pour sa sauvegarde et sa reconnaissance comme objet patrimonial par d’anciens citoyens de la RDA. Mais, d’autres Allemands adhèrent aussi au projet de destruction de ce symbole pour tourner la page de l’ère communiste en Allemagne. Cependant, la suppression délibérée de ce haut lieu du pouvoir est-allemand n’est-elle pas une volonté de taire la présence d’un autre groupe social à une époque donnée ? De fait, la reconstruction du château de Berlin s’inscrit dans l’idée d’édifier une nouvelle unité allemande. Ces logiques politiques cherchent à se définir sur les vestiges d’un des grands symboles d’une société qui a existé durant quarante ans. La création de deux États allemands a été vécue comme un traumatisme, une rupture dans l’histoire de l’Allemagne. La configuration narrative voulue dans ce projet privilégie un passé plutôt qu’un autre, d’où les critiques émises par les détracteurs (artistes contemporains, anciens habitants de la RDA, etc.) de la construction de ce château. De la sorte, sa reconstruction renvoie à une époque de l’histoire allemande moins traumatique dans l’imaginaire collectif, susceptible d’être plus consensuelle dans une société marquée en près de soixante ans par le nazisme puis l’autoritarisme communiste.

Pourtant, l’histoire est-allemande n’est pas non plus occultée, comme en témoigne l’ouverture du DDR Museumen 2006. Il s’agit d’un des musées les plus visités de Berlin, mais lui aussi est critiqué. Avec une fréquentation d’environ 500 000 visiteurs par an, il propose avant tout une expérience scénographique et une attraction touristique faite pour retourner dans le quotidien de l’Allemagne de l’Est. En 2007, Regine Falkenberg, commissaire de l’exposition temporaire « Dictature et quotidien en RDA » au Deutsches Historisches Museum, annonçait qu’elle avait conçu cette exposition pour éviter l’écueil touristique du DDR Museum. La muséalisation de la RDA reste une problématique placée entre une volonté de se souvenir d’un passé révolu et la purge morale de tout ce qui rappelle la présence de la dictature communiste. Il reste encore beaucoup de travail muséal à réaliser pour éviter de se retrouver avec des structures ne présentant qu’une RDA caricaturée et épurée de ses actes criminels. 

Ainsi, aborder plus clairement les complexités de cet ancien régime communiste serait une manière de dépasser la vision ostalgique dans les débats sur la reconnaissance de l’histoire est-allemande. Ce contexte social et politique dans lequel s’inscrit ces volontés mémorielles interroge davantage sur la relation complexe entre l’idée de paix sociale voulue en Allemagne dès la chute de la RDA. Elle reste soumise à une instrumentalisation idéologique des idées et des actes par les responsables politiques désireux de porter une Allemagne fédérale faisant table rase de son passé douloureux. 

Paul COUSIN (2023)

Pour aller plus loin

ARP Agnès, GOUDIN-STEINMANN Élisa, La RDA après la RDA : des Allemands de l’est racontent, Paris, Nouveau Monde, 2020.

BATEL Loïc, Histoire de l’Allemagne contemporaine, Paris, Seuil, 2022.

DEVOS Laetitia, « Les musées du quotidien en RDA : instruire tout en divertissant ? », La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de Lyon / DGESCO (ISSN 2107-7029), juin 2014.
 URL : https://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/les-musees-du-quotidien-en-rda-instruire-tout-en-divertissant- (consulté le 02/12/2022).

GOETTLE Gabriele, À l’Est du mur, Paris, Autrement, 1999.

GRAVIER Magali, GoodbyeHonecker!Identité et loyauté dans les administrations est-allemandes (1990-1999), Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

MOURALIS Guillaume, Une épuration allemande, Paris, Fayard, 2008.

OFFENSTADT Nicolas, Le pays disparu : sur les traces de la RDA, Paris, Gallimard, 2019.

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