L’Espace pour la Mémoire, la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme

Notice de Camille GOISNARD

La culture au cœur d’un lieu de mémoire

Située au nord de la ville de Buenos Aires, dans le quartier Nuñez, la Escuela Superior de Mecánica de la Armada (Ecole Supérieure de Mécanique de la Marine) englobe une trentaine de bâtiments répartis sur 17 hectares.

Ce site abrita, sous la dictature militaire du général Jorge Rafael Videla, le plus grand centre illégal de détention et de torture d’Argentine. Entre 1976 et 1983, plus de 5000 femmes et hommes furent détenus dans cette prison clandestine ; seuls 200 en sortirent vivants. Sur le site, un bâtiment se démarque des autres : le Casino de Oficiales(Casino des Officiers). C’est entre ces murs que des milliers de personnes furent détenues et torturées.

Le lieu disposait d’une maternité où une trentaine de femmes donnèrent naissance à des bébés avant d’être assassinées. Au sous-sol, les gardiens envoyaient les détenus qui devaient être « transférés ». Ces derniers étaient drogués avant d’être mis dans un avion militaire d’où ils étaient jetés vivants au-dessus du Rio de la Plata. Ces pratiques ont été baptisées « vols de la mort ».

Depuis la chute de la dictature de Videla, le devenir du lieu et la façon de l’inscrire dans une mémoire collective n’ont jamais cessé d’alimenter les débats. En 1998, soit 15 ans après la fin de la dictature, le président argentin Carlos Menem signait un décret ordonnant la destruction de l’ESMA. Il prévoyait à la place d’y aménager un espace vert avec une résidence destinée à recevoir ses hôtes étrangers. L’érection d’un monument symbolisant la « réconciliation nationale » était également prévue. Cette décision provoqua une indignation générale. La Cour Suprême, saisie par des associations et des organisations des droits de l’Homme a déclaré le décret inconstitutionnel, estimant que l’ESMA constitue une partie du patrimoine culturel de la nation et un bien commun dont la destruction affecterait tous les citoyens.

Le 24 mars 2004 constitue une étape importante dans l’histoire de ce lieu qui devient, sous la présidence de Néstor Kirchner, « L’Espace pour la Mémoire, la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme (ex ESMA) ». Cette cérémonie constitue un symbole pour les Argentins car elle marque le moment de la reconnaissance de la culpabilité de l’Etat. Ce moment va tout de même susciter des tensions. D’une part, certaines personnes s’opposent à la création d’un lieu de mémoire, faisant ressurgir l’opinion de Carlos Menem. D’autre part, des parents d’élèves protestent contre l’expulsion des militaires de l’Ecole de la Marine. Il faudra d’ailleurs attendre 2007 pour que les militaires quittent totalement les lieux.

En parallèle, des discussions entre les différents acteurs de ce projet ont lieu. C’est ainsi que l’Etat, la ville de Buenos Aires, les survivants, les familles de disparus et les organismes des droits de L’Homme décideront des usages qui seront faits au sein de cet espace.

Dès 1983, les documentaires, articles de presse et ouvrages mettant en avant d’épouvantables témoignages et photographies se sont multipliés, érigeant l’ESMA en symbole de cette sombre période. Dans son ouvrage Pouvoir et disparition. Les camps de concentration en Argentine, Pilar Calveiro établit un constat à propos des centres de détention clandestins de la dictature

« La mémoire a pu se manifester et se constituer en mémoire collective grâce aux médias, mais parallèlement, son impact en a fait un produit de consommation ».

Pilar CALVEIRO

La création d’un lieu de mémoire porteur de sens constitue, dès lors, un enjeu de taille. Il semble nécessaire de casser cette image de lieu de l’horreur véhiculée par les médias et d’en faire un espace de réflexion.

Dès la récupération de l’ESMA, deux tendances opposées ont émergé concernant le discours à adopter dans cet espace pour la mémoire. D’un côté, la position de Néstor Kirchner,  un militant péroniste en faveur de la justice sociale qui souhaitait créer un Musée de la mémoire. De l’autre, la position conservatrice de Carlos Menem visant à mettre en avant la « réconciliation nationale ». La plupart des Argentins, en phase avec l’opinion de Kirchner, souhaitaient montrer ce qui s’était passé sans pour autant reconstruite le centre. Au contraire, une minorité de personnes avait pour idée d’effectuer une reconstitution exacte du centre de détention.

Un compromis fut finalement trouvé par l’Etat argentin en accord avec les associations de survivants et de proches de disparus ainsi qu’avec les organismes des droits de l’Homme. Le Casino des Officiers fut finalement maintenu en l’état en tant que site historique et preuve matérielle dans les procès. Il était alors accessible uniquement en visite guidée. Le reste des bâtiments devint un espace de collaboration et de cohabitation accueillant des associations de proches de disparus mais aussi des institutions publiques telles que les archives nationales de la mémoire, le centre culturel de la mémoire Haroldo Conti ou encore le Centre International d’Education en Droits de l’Homme de l’UNESCO.

En 2012, l’association HIJOS (association réunissant des enfants de disparus, de prisonniers politiques ou d’exilés) et le ministère de la Justice organisèrent un asado (barbecue argentin) au sein de l’ex ESMA pour fêter la fin de l’année. Cet événement créa la polémique et raviva les débats concernant la légitimité de ce lieu de culture et de mémoire. La presse et les politiques s’emparèrent aussitôt du sujet : Faut-il faire vivre les lieux de mémoire ? Quelles sont les limites des activités pratiquées dans ces lieux ? Cecilia Sosa, journaliste et sociologue, tenta de répondre à ces questions délicates dans un article paru quelques jours après cet événement. Elle constate que cela dépend en partie de la politique de la mémoire adoptée dans le lieu en question. L’ex ESMA a été créée avec l’idée que la culture participe à la mémoire. Cet espace constitue donc un lieu de vie face au deuil, animé par les différents séminaires, expositions, pièces de théâtre ou encore concerts qui s’y déroulent.

Au Printemps 2014, le musée des Malouines ouvrit ses portes sur le site de l’ex ESMA. Pour construite ce musée retraçant l’histoire de la guerre des Malouines, il a fallu détruire un bâtiment qui servait de dortoir aux officiers. L’installation de ce musée donna lieu à de nouvelles contestations. Certaines personnes étaient opposées à la destruction du bâtiment d’origine et d’autres craignaient que ce thème, qui n’a pas de lien direct avec l’ex ESMA, lui fasse perdre de sa cohérence.

L’année suivante, le Casino des Officiers est devenu le « Musée et lieu de mémoire ESMA ». Les visites guidées ont laissé place à des panneaux explicatifs, témoignages, photos et vidéos. Cette visite est gratuite et peut être accompagnée par un audioguide (disponible en plusieurs langues). En 2022, la candidature de ce musée a officielle été déposée pour intégrer la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. La délibération du comité devrait intervenir durant l’été 2023.

Au fil des années, l’ex ESMA a été au cœur de nombreux débats et interrogations en Argentine mais aussi à l’international. Bien loin des lieux de mémoire « sanctuaires » qui dominent en Europe, ce site a été pensé comme un lieu de réflexion et de vie où la culture, sous toutes ses formes, constitue un vecteur de la mémoire. Ainsi, l’objectif de L’Espace pour la Mémoire, la Promotion et la Défense des Droits de l’Homme est d’informer et d’expliquer ce qu’est le terrorisme d’Etat afin de favoriser le dialogue à ce sujet et d’éviter que de tels événements se reproduisent dans le futur.

Depuis quelques années, l’ex ESMA a tout de même fait l’objet de modifications majeures : destruction de bâtiment, changement de scénographie. La rapidité de cette évolution pourrait mener à de nouveaux débats questionnant la pérennité de ce lieu de mémoire et le risque de basculement vers une mise en avant de l’horreur.

Camille GOISNARD (2023)

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