
Léopold II à l’AfricaMuseum de Tervuren
Notice de Baptiste LOUVEAU
En 1909, alors que meurt le roi belge Léopold II, l’auteur de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle, en commentateur de son époque, déclare :
« Beaucoup d’entre nous en Angleterre considèrent le crime qui a été commis sur les terres congolaises par le roi Léopold de Belgique et ses partisans comme le plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l’humanité. »
Le jugement condamne radicalement le second roi des Belges, pour les exactions commises sous son autorité au Congo, colonisé à partir de 1877. À l’aune d’une actualité politique toujours plus au fait des problématiques raciales, plus encore depuis l’affaire Georges Floyd aux États-Unis, la statuaire léopoldienne n’a pas été épargnée par les remises en cause, qui ne datent pas d’hier et, plus particulièrement à l’AfricaMuseum de Tervuren, dans le Brabant flamand.

En effet, la question de l’acceptabilité, de la visibilité des statues représentant Léopold II a été posée, avec son lot de virulence, voire de violence, par divers acteurs, militants antiracistes ou politiciens. En Belgique, d’autres statues de Léopold II (notamment à Anvers, ou à Bruxelles), ainsi que de personnalités belges impliquées dans l’histoire coloniale sont l’objet de controverses et appelées par des groupes politiques à disparaître de l’espace public.
Cependant, la symbolique du lieu où sont exposés ces statues, et le buste sculpté par Tom Frantzen (1997) en particulier, cristallisent l’attention. En effet, l’AfricaMuseum, ancien Musée Royal du Congo belge, est le dépositaire de l’histoire coloniale belge. Il s’agit d’un lieu de mémoire autant que d’un musée, qui n’a cessé d’interroger, depuis la fin de l’époque coloniale, sa vocation muséale face aux cultures anciennement colonisées.
Impulsé en 1897 à l’initiative de Léopold II à l’occasion de l’exposition universelle de Bruxelles, puis établi en 1910 dans un palais art nouveau construit spécialement, le musée est à l’origine à la gloire de Léopold II et du Congo, sa propriété personnelle.
Dés 1877, Léopold II fait état de ses visées sur l’Afrique centrale (dans une surface correspondant à l’identique à l’actuelle République Démocratique du Congo), à travers la Société Internationale du Congo, entreprise à son nom. Il parvient, profitant des rivalités européennes, à faire reconnaître sa souveraineté sur ce territoire lors de la Conférence de Berlin en 1884, entérinant l’existence d’un dit État indépendant du Congo, en vérité sa « propriété » personnelle, sans lien avec sa fonction de roi des Belges. À partir de ce moment-là, Léopold II et une administration indépendante de la nation belge « modernisent » à marche forcée le Congo. La richesse naturelle du territoire en matières premières -caoutchouc, or- amène dans un but commercial à l’exploitation des populations autochtones par les autorités de Léopold II, qui percevait pourtant à l’origine son projet comme « philanthropique et émancipateur ». En 1900, des informations quant aux traitements reçus par les locaux sous Léopold II provoquent un tollé dans l’opinion publique mondiale. Le nombre de morts du à ces mauvais traitements fait toujours l’objet de controverses historiennes, allant de 3 à 15 millions. Face au scandale, en 1908, Léopold II confie le Congo au gouvernement belge, en tant que colonie -qui accède à l’indépendance en 1960.
La responsabilité directe de Léopold II est sujette à discussions. La science lui attribue un rôle ambiguë, entre implication forte et volonté de réguler les exactions, ce qui n’empêche pas des groupes militants de juger Léopold II en « génocidaire », ou d’autres à le glorifier au contraire comme « un roi bâtisseur ».
Il est ainsi possible de comprendre les controverses autour de la statuaire. Si le musée, à l’origine promoteur de l’action léopoldienne, est maintenant un musée ethnographique très scientifique et ouvert, il présenta longtemps une Afrique avec un biais fantasmé et colonialiste. La muséographie fut donc revue en prenant en compte les errements passés, entre 2013 et 2018. Mais le problème posé par la responsabilité royale embarrasse toujours. L’imbrication totale de l’histoire du lieu et de son encombrant fondateur, traduite particulièrement dans l’omniprésente statuaire de Léopold II, semble toujours gêner un peu plus au fil du temps. Les réactions face au buste de Tom Frantzen dans le jardin du musée, qui est pourtant le premier signe visible, en 1987, d’une remise en question de l’action de Léopold II, sont ainsi contrastées parmi les commentateurs. La statue est subtilement anti-colonialiste, tout en mettant le roi au centre du monument. Ce fait est mal compris par des militants qui ont ainsi pris pour cible privilégiée cette œuvre. L’adjonction depuis 2018 d’un cartel explicatif faisant état des exactions commises au nom de Léopold II n’a pas empêché ces dégradations. Ce cartel constitue pourtant à bien des égards une clarification du sens de ce monument et une « mise à distance » du passé colonialiste du musée, sans pour autant renier l’origine de la richesse du musée. Plusieurs stratégies sont ainsi mises en place pour rendre la figure de Léopold II moins centrale au sein et en dehors du musée, de l’explication pédagogique à la relégation dans les réserves, en passant par la présentation d’une statue comme un objet historique, à ne pas prendre dans un sens idéologique anachronique.
Le sort réservé à Léopold II à Tervuren est d’autant plus intéressant que la figure royale, dans un pays très fragmenté par les différences linguistiques et politiques, fait office de symbole d’unité nationale. Les successives dégradations de la statue extérieure -pourtant implicitement anticolonialiste- depuis l’affaire Georges Floyd sont ainsi l’occasion d’autant d’actions de réparations de la part de citoyens, preuve d’un clivage. Ainsi, en juin et août 2020, deux fois, un comité nommé « Réparons l’Histoire » a aspergé de peinture rouge (symbolisant le sang des Congolais, une action reprise par bon nombre de militants du monde) ce buste et deux fois le buste a été nettoyé. La première fois par les équipes du musée, faisant à cette occasion part de leur soutien à la cause antiraciste -soutien qualifié « d’hypocrite » par des militants jusqu’au-boutistes- et tâchant de réaffirmer encore la nature critique de l’œuvre, et une seconde fois directement par des citoyens, une partie étant rattachée à un parti unitariste de droite belge, le Mouvement réformateur.

Le sort réservé à Léopold II à Tervuren est d’autant plus intéressant que la figure royale, dans un pays très fragmenté par les différences linguistiques et politiques, fait office de symbole d’unité nationale. Les successives dégradations de la statue extérieure -pourtant implicitement anticolonialiste- depuis l’affaire Georges Floyd sont ainsi l’occasion d’autant d’actions de réparations de la part de citoyens, preuve d’un clivage. Ainsi, en juin et août 2020, deux fois, un comité nommé « Réparons l’Histoire » a aspergé de peinture rouge (symbolisant le sang des Congolais, une action reprise par bon nombre de militants du monde) ce buste et deux fois le buste a été nettoyé. La première fois par les équipes du musée, faisant à cette occasion part de leur soutien à la cause antiraciste -soutien qualifié « d’hypocrite » par des militants jusqu’au-boutistes- et tâchant de réaffirmer encore la nature critique de l’œuvre, et une seconde fois directement par des citoyens, une partie étant rattachée à un parti unitariste de droite belge, le Mouvement réformateur.
Baptiste LOUVEAU (2022)
Pour aller plus loin
Bibliographie
- Arthur Conan Doyle, Le Crime du Congo, Les Nuits rouges, 2007 (1ere édition, 1909).
- Adam Hoschild, Les Fantômes du roi Léopold. Un holocauste oublié, Belfond, 1998, 440 p.
- Guy Vanthmesche, La Belgique et le Congo. Empreintes d’une colonie (1885-1980), Complexe, 2007
Sitographie
- AFP/Figaro, « Léopold II, Edward Colston, Churchill… Leurs statues vandalisées ou déboulonnées »,Le Figaro, 08 juin 2020. URL : https://www.lefigaro.fr/culture/leopold-ii-edward-colston-churchill-leurs-statues-vandalisees-ou-deboulonnees-20200608
- Manon Merrien-Joly, « En Europe, plusieurs statues détruites pendant les manifestations anti-racisme », Le Bonbon, 10 juin 2020. URL : https://www.lebonbon.fr/paris/news/europe-statues-detruites-manifestations-anti-racisme/
- Gaëlle Crenn, « À Tervuren, le destin contrarié des statues de Léopold II en « son » musée », The Conversation, 20 juillet 2020. URL : https://theconversation.com/a-tervuren-le-destin-contrarie-des-statues-de-leopold-ii-en-son-musee-141813
- Belga, « Une statue de Léopold II dégradée au Musée de l’Afrique à Tervuren », RTBF, 05 juin 2020. URL : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_une-statue-de-leopold-ii-degradee-au-musee-de-l-afrique-a-tervuren?id=10515733
- Belga, « La statue de Léopold II à nouveau dégradée au Musée de l’Afrique à Tervuren », Le Soir, 03 août 2020. URL : https://www.lesoir.be/316874/article/2020-08-03/la-statue-de-leopold-ii-nouveau-degradee-au-musee-de-lafrique-tervuren
- Site officiel de l’AfricaMuseum. URL: https://www.africamuseum.be/fr