
De l’art de cour à l’art muséal : le trône du roi Ghézo
Notice de Maxime Bruant
De l’art de cour à l’art muséal : enjeux de restitution autour du trône du roi Ghézo
Le royaume du Dahomey, actuel Bénin, émerge au XVIIe siècle sur le continent africain et est gouverné par le roi Ghézo de 1818 à 1858. Son trône, de style afro-brésilien, est sculpté des quatre côtés et réalisé en bois et métal. Les décors ont une vocation ornementale et symbolique, à l’image des palmiers. Ces derniers évoquent l’éternité, mais aussi l’intérêt économique pour le territoire, se renforçant durant cette période avec de vastes plantations. L’objet a un rôle à la fois politique et religieux et sert lors d’une cérémonie nommée Ato. Dans ce cadre, un hommage est rendu aux ancêtres royaux, tous les deux ans, avec une distribution de présents. En raison de ses dimensions (199 x 122 x 88 cm), pesant près de 130 kg, le trône permet au roi de surmonter la foule. Il est un symbole du pouvoir temporel et spirituel des rois du Dahomey. Ces derniers attachent une grande importance aux objets d’art et les artistes ont une position particulière à la cour.

Dans un contexte de colonisation française, au XIXe siècle, cet objet est transféré du Bénin en France. Le roi Béhanzin (1889-1894), dès 1890, doit faire face aux troupes françaises commandées par le colonel Dodds. En 1892, ce dernier ordonne la prise des Palais royaux du Dahomey ce qui conduit à l’appropriation des biens, transportés en France l’année suivante. Ces objets ont été exposés au musée ethnographique du Trocadéro puis au musée du Quai Branly-Jacques Chirac.
Le trône et vingt-cinq autres objets sont au cœur d’une demande de restitution par le gouvernement béninois. Des raisons diverses sont mises en avant dès la fin du mois de juillet 2016 : dimension sacrée et religieuse, mais aussi revendication des savoir-faire traditionnels. Les difficultés pour les béninois d’accéder à leur patrimoine conservé dans un musée occidental sont également soulignées. La démarche effectuée est la première de ce type pour la restitution de biens culturels acquis lors de la colonisation. La demande est faite par Aurélien Agbenonci, ministre des affaires étrangères du Bénin, mais aussi par Ange N’Koué, ministre du tourisme et de la culture, révélant les différents domaines concernés par cette procédure.
La démarche a soulevé de nombreux débats autour de la restitution, en raison d’un critère central concernant l’inaliénabilité des œuvres conservées dans les musées nationaux français, entraînant un refus de la demande en 2017. D’un point de vue législatif, en 1970, l’Unesco établit une convention sur le pillage des œuvres d’art, mais cette préconisation n’est pas rétroactive. Par conséquent, elle ne peut pas s’appliquer aux œuvres prises avant cette date. En France, toute restitution implique le vote d’une loi spécifique. Dans ce contexte, le président de la République Française Emmanuel Macron a prononcé à l’Université de Ouagadougou en novembre 2017 un discours marquant une rupture avec les anciennes politiques. Il commande un rapport sur ces questions à Bénédicte Savoy, invitée au Collège de France, et Felwine Sarr de l’Université Saint-Louis au Sénégal. Ce rapport fournit des éléments de compréhension de la question des restitutions et a vocation à orienter les décisions politiques finales. Des éléments législatifs sont mis en avant comme la notion du droit au patrimoine selon la convention de Faro en 2005. Les auteurs soulignent que 60 % de la population africaine à moins de vingt ans, ce qui implique des questionnements autour de l’accès à la culture du territoire pour ces personnes. La volonté de replacer les objets dans leur contexte culturel et esthétique d’origine suscite de nombreuses mobilisations : associatives, universitaires, gouvernementales. Des préconisations sont faites en termes de restitution. Le rapport a conduit à analyser ces questions de manière plus précise et plus nuancée. Par ailleurs, il formule l’intérêt d’aboutir à une restitution pérenne, contrairement à un prêt ponctuel de l’œuvre dans le cadre d’une exposition temporaire. Selon les auteurs, la restitution doit être définitive et ne doit pas seulement être une circulation plus simplifiée des œuvres.
En 2021, la décision de restitution de vingt-six œuvres à la République du Bénin, a été prise par le gouvernement français, suite au vote d’une loi dérogatoire au code du patrimoine français. Une exposition a été organisée en 2022 au Palais de la Marima à Cotonou, intitulée : « Art du Bénin, d’hier et d’aujourd’hui : De la restitution à la révélation ». Actuellement, le trône du roi Ghézo est exposé dans la première salle du musée de cette ville. L’histoire de sa restitution permet de questionner la décolonisation des musées. Mais l’œuvre reste un objet muséal dans un autre espace géographique. L’objet incarne un symbole fort, comme objet du passé source de questionnement pour le présent
Maxime BRUANT (2023)
Pour aller plus loin
- BITON Marlène-Michèle, Arts, politiques et pouvoirs : les productions artistiques du Dahomey, Bénin : fonctions et devenirs : réflexions, Paris, L’Harmattan, 2010
- MUSEE DU QUAI BRANLY JACQUES CHIRAC, « Restitution de 26 oeuvres à la République du Bénin », Les trésors royaux du Bénin, URL : www.quaibranly.fr, consulté le 03 octobre 2023.
- SARR Felwine, SAVOY Bénédicte, Restituer le patrimoine africain, Paris, Philippe Rey, Seuil, 2018